N°14 : (H)or(s)
Editorial

Une demi-paire de souliers
Takako Arai

Ruades d’or
Marie de Quatrebarbes

Tchernoshima
Armelle Leclercq

Poèmes
Guillaume Decourt

(H)or(s)
Marie Cosnay

Vision générale de la côte rocheuse
Maël Guesdon

Sans rien déranger du monde
Ariane Dreyfus

O de C
Stéphane Bouquet

Photos
Raphaël Lucas

Entretien avec Stéphane Bouquet
Armelle Leclercq

Tétragramme(s)
Michaël Glück


Histoires, frontière
Emmanuèle Jawad

Anémomachia
Pierre Drogi

Hors
Lucie Taïeb

Poèmes
Margarete Steffin

Je sais que tu es juive et je ne peux te garder Entretien avec Mireille Marachin
Paul de Brancion

La robe
Stéphane Korvin

Jaune nu
Annie Guillon-Lévy

Pétrole
Colette Nys-Mazure

Hors
Évelyne Morin

Un trou dans la mémoire
Sylvie Durbec

Poèmes
Christian Bulting

«Je peux m’arrêter un peu. Le risque est simplement d’être hors d’ici»
Béatrice Machet

Luxuriant Miroir
Alhama Garcia

Un mort à la mer !
Catherine Rodière-Rein

Poèmes
Emmanuel Damon

Heures, minutes
Arnaud Talhouarn

Dans la direction des klaxons
Mathieu Jacquelin

Pierre Drogi ou le poème encordelé, entretien avec Pierre Drogi
Serge Martin

Recensions
Vers les riverains, Alain Freixe
Cette parcelle inépuisable, Marie-Ange Sebasti
Qui s’oppose à l’Angkar est un cadavre, Paul de Brancion
Elle va nue la liberté, Maram al-Masri
Animales, Pierre Drogi
Exposition, Delphine Collot-Millas



Editorial

C’est dans la diversité que réside l’intérêt de ce numéro de Sarrazine.

Le lecteur trouvera beaucoup de textes différents avec des thèmes qui reviennent parfois : Fukushima, les formes sans organes, le texte sans objet, le hors texte, la marge… Entretiens, photos, dessins s’interrogent sur le cadrage, le dedans, le dehors.

Sarrazine se promène hors du champ des « ici » et des « maintenant » dans la mesure où le terrain de chasse du monde sensible s’est élargi jusqu’aux confins de l’univers satellitaire.

Nous sommes tous ailleurs.

Il ne s’agit pas de se complaire dans le fait d’être « hors » de ce monde, éloigné ou exclu de celui-ci par les aléas de la vie ou d’une psychologie particulièrement rétive. Il convient de pactiser avec notre environnement afin d’y vivre, de faire front, d’accepter ce qui est possible et tenter de modifier, par notre action, ce qui ne l’est pas.

Mais, être «dans» ou «au» monde ne signifie ni oublier, ni accepter toutes les conditions qui nous sont offertes. Il ne faut peut-être pas être hors du monde mais plutôt s’efforcer d’être hors champ... 

Nous sommes sous le regard des machines de surveillance, caméras, géolocalisations, radars, puces et autres bracelets invisibles attachés à nos chevilles.

Il convient d’être hors champ pour conserver des zones d’ombre qui constituent notre liberté d’exister.

Il y a mille façons de rester loin des regards de la bête inquisitoriale, de débrancher, d’appuyer sur off, de participer au flottement du monde par la bande, à sa propre façon.

Ni dedans, ni dehors. HS : hors «service», hors de soi, n’est-ce pas comme un concentré de la position d’écrire ?

Enfin, pour terminer, évoquer les paroles de Bram Van Velde, (par trois citations, restituées par Charles Juliet) qui parle de la figure de l’artiste :

« Pour voir la vie, il faut être à l’écart. Le point lumineux n’apparaît que lorsqu’on se tient en dehors ».

« L’artiste n’a pas de rôle. Il est absent ».

« L’artiste est porteur de la vie
La vie est brisée par la vie »

Peut-être finalement ne faut-il pas être hors champ mais tout simplement absent.

Lisez tout de même Sarrazine !



Une demi-paire de souliers
Takako Arai

carmin, une fleur de coquelicot
sur le rivage
un soulier en cuir, seulement la moitié d’une paire,
gît, rejeté
les lacets encore avec leur nœud...

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Ruades d'or
Marie de Quatrebarbes

Gamin-cloche, laisse-moi te raconter comment, dans la savane tiède qui me sert de journée, j’ai tenu la dragée haute à deux-trois cavaliers de la pire espèce, laisse-moi te serrer dans mes bras, pencher ma bouche sur la tienne et sucrer les voyelles qui grelochent en bout de branche...

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Tchernoshima
Armelle Leclercq

Euphémisme
 
De la zone d’exclusion
L’appellatif officiel :
Zone de retour difficile.

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Poèmes
Guillaume Decourt


Chantier 

Un jour prochain je sortirai d’ici
De prime abord et sans branle-bas
- Perclus de ce que je n’aurai plus à dire -
Je me forerai le nez
A la barbe des gens que j’aime

Qui ne m’en aimeront point davantage
Diront l’étrivière a lâché
Sa serre se fait froide

Mais désormais n’en avons cure
Cet homme se fore le nez
De prime abord et sans mettre bas

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(H)or(s)
Marie Cosnay
...
Alors que d’autres peuvent et savent. Celles-là (au féminin ?) me paraissent odieuses. Je ne sais pas ce qu’elles font des médaillons. Elles les gardent, se les gardent, se les portent entre les seins, les glissent sous les jupes. La mère de Phaéthon cachait le corps de son fils embrasé dans la pièce où l’or était caché. Elle le dit et le redit chez Euripide, elle est seule à posséder les clefs de la salle de l’or et de la mort. C’est qu’elle est puissante, de gorge large, de mouvements amples, d’activités incessantes. C’est qu’elle est infatigable, l’horreur.


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Vision générale de la côte rocheuse
Maël Guesdon


À 15h27, une première vague de 4 m arrive. La digue de la centrale s’élève à 5m70. Cette première vague n’atteint pas les installations. À 15h35, une autre série de vagues d’une hauteur de 14 à 15 m inonde le bâtiment des turbines et percute la pompe à eau. 11 groupes électrogènes sur 12 sont mis hors service. C’est à ce moment précis que commence la vidéo....

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Sans rien déranger du monde
Ariane Dreyfus

Ses bras sont repliés, il y presse sa joue et son ventre
 
Salomé danse encore, elle passe sous le grand escalier,
Mais l’enfant qui s’y est posé pour dormir
Sur sa joue sans rien déranger du monde
Fait un geste plus vrai

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O de C
Stéphane Bouquet


Qu’est-ce qu’une parenthèse chez E. E. Cummings ? Parfois, c’est seulement la lune, le logotype de la lune. Comme dans :
who
is
the

)

– traduction : « qui est la ) » (où ) = lune) – poème XXXI de 1x1 (1944). La lune a beaucoup d’importance chez E.E. Cummings. On dit souvent que le poète américain (1894-1962) a renoncé aux majuscules, mais c’est une légère imprécision : il a bien plutôt renoncé aux majuscules en début de phrase...

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Photos
Raphaël Lucas

Raphaël Lucas est photographe et compositeur...


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Entretien avec Stéphane Bouquet
Armelle Leclercq


Dans votre dernier livre, Les Amours suivants, vous faites à un moment référence à une donnée économique, ce qui est rare dans vos livres. Pourquoi avez-vous fait des études d'économie à l'origine ?

En fait, c’est un pur hasard qui illustre assez bien, je crois, ce que Bourdieu dit du rapport des classes populaires à l’éducation. J’ai fait un bac scientifique, où je m’ennuyais fermement. Ma professeur de français m’a parlé un jour des classes préparatoires littéraires dont je n’avais jamais entendu parlé, et notamment d’une hypokhâgne destinée à des élèves sortant de classes scientifiques. J’ai adoré ce mot bizarre que j’entendais pour la première fois....

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Tétragramme(s)
Michaël Glück


Sur la table de Mendeleïev, l’or s’écrit au. Voilà quel fil tirer.
Quel filon. 
Aurifère ; chercheur d’or, porteur d’(e)au.
Ainsi donc, lire HORS. Dans les marges. Dans les parenthèses.
Tétragramme.
Ils sont deux.
Huit signes.
() ()            
        HORS
Les yeux d’or d’un chat luisent dans la nuit. Deux parenthèses.
Deux pauses dans l’obscurité. Ou deux silences. Réticences.

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Histoires, frontière
Emmanuèle Jawad


les sols marqués de fragments courts, par endroits, le tracé suit la Spree,
entre les plaques tombales, s’y insère, la mémoire d’une ligneà la traversée, entre, restes de marbre et ciment, en place
zones d’herbe rase et chantiers ouverts, rouille commémorative
d’un pan vertical, tiges métalliques à la place terminent la ligne de frontière...    

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Anémomachia
Pierre Drogi


Que le mot hors soit le mot magique du poème et même peut-être de l’existence (de la conscience ?), de cela j’en suis sûr. Mais comment l’attraper, lui qui veut que même ce texte reste à la fin sans objet ?

J’écarte d’ailleurs tous les textes de leur objet comme si chaque fois c’était un échec et d’autre chose qu’il s’agissait de parler.

Hors-jeu, à la marge. La vie, décidément, est sans modèle...

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Hors
Lucie Taïeb
*

Dans la neige criant «  je suis perdue ! Je suis perdue ! »

*

Il y a des déclarations d’amour, me dit-elle, mais il y a également des accusations d’amour. Il y a des exigences voilées qui sont nues sous leur voile et des supplications qui sont des ordres.

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Poèmes
Margarete Steffin

Aujourd’hui j’ai rêvé que j’étais couchée près de toi
Et que tu me disais : prends-moi, viens.
Mais j’avais encore mal dans la poitrine
Et mon bras droit était sans force, lourd.


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Je sais que tu es juive et je ne peux te garder Entretien avec Mireille Marachin
Paul de Brancion


Nous sommes à Paris, dans un appartement du 14ème arrondissement. Je suis face à Mireille Marachin qui a accepté de me recevoir pour parler de son enfance lorsqu’elle a dû quitter sa famille. Je voudrais l’interroger sur les conditions de cette expérience, douloureuse je pense, dont elle est heureusement sortie.

Paul de Brancion : Alors Mireille. Ayant dit cela, je n’ai rien dit, je vous laisse nous expliquer pourquoi, enfant, vous avez dû quitter les vôtres et vous réfugier.

Mireille Marachin : tout simplement parce que je suis de religion juive et que l’époque de ma toute petite enfance a été marquée par la deuxième guerre mondiale. À l’intérieur de cette deuxième guerre mondiale, il y a eu ce qui s’est appelé plus tard la Shoah, à savoir pour les allemands, pour les nazis plutôt, le désir de détruire totalement les juifs.    

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La robe
Stéphane Korvin


Samedi et dimanche, dans une impasse, à t'appeler, à détailler les médaillons dessinés sur le mur. La raideur des fleurs. Samedi, dimanche, sous une colonne d'eau, à entendre le sifflement des fuites, à voir des serpents s'enrouler dans l'âtre.

Je me débarrasse cent fois de moi, toujours dans la venue d'une nouvelle absence.
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Jaune nu
Annie Guillon-Lévy


À la Gemäldegalerie de Berlin, on peut voir deux Vermeer. Les deux petits tableaux se trouvent près de la sortie d'une salle. Aucune mise en scène particulière ne les annonce et pourtant on tombe en arrêt devant eux, comme  il est conté souvent par nos contemporains. Écrire sur ce peintre avec lequel chacun pense avoir une intimité particulière est un pari dru. C'est pourtant ce phénomène même qui mérite de prendre la plume quand on y est pris soi-même.   On n'échappe pas aux déterminations de l'esthétique de son temps. On peut y résister. On peut aussi laisser faire l'emmêlement. Je veux tenter une nouvelle approche de ce qui rend si sensible cet art, parfois jusqu'à la passion.

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Pétrole
Colette Nys-Mazure

1.

Aux tréfonds de toi
            dans les couches intimes
                                            hors d’atteinte
une énergie fossile

Des gisements inespérés
en attente
            d’un jaillissement
                       d’une fulgurance...    

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Hors
Évelyne Morin


À la ligne de fracture de l’horizon
hors
la terre                                    

                                        Noir du soleil rend
                                        au monde ancien des morts

                                        Or ne reviendra à lui
                                        qu’en passage oriental
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Un trou dans la mémoire
Sylvie Durbec



Ainsi parle le poète Ivan Chtcheglov.
Et son visage tout à coup se tourne vers l’interlocuteur invisible, venu dans l’asile écouter le poète interné.
Enregistrer sa voix, son visage en gros plan.
Ses sourires, sa voix, ses silences aussi et ce quelque chose de tremblant, d’amusé qui se glisse entre lui et ses paroles.
Sa bouche.

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Poèmes
Christian Bulting


Radieuse tu es redevenue radieuse
Radieuse la femme amoureuse qui naît
A chaque nouvel amour chaque homme de ta vie
Pour les trois ans qui suivent et puis ça se déglingue
Un léger dérèglement dans la machine
Mentale comme un cliquetis dont le bruit enfle...

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«Je peux m’arrêter un peu. Le risque est simplement d’être hors d’ici»
Béatrice Machet


     Il dit perdre l’ici et ses inanités   son or un amorti dans
la voix sans aspirations et si
            guéri d’entendre les oracles leurs homonymies dorées
comme une aurore

la promesse glorieuse son auréole son (H)éro(s)diade adorée à
l’entrée d’un port pour
or-
chestrer de son autorité
                             mornétai_e l’articulation co-ordinatrice ou bien encore
                                      organisatrice mais dans quel ordre mémorable

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Luxuriant Miroir
Alhama Garcia

de quoi parle cet homme
si parole incarnée contient toujours une écharde sous l'ongle
à qui pourquoi de quoi ne se plaint-il pas
j'ai du rêver ce vertige
tiré de mon propre puits
dans une chute
sans gravité ni pesanteur
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Un mort à la mer !
Catherine Rodière-Rein


Pléthore dans sa barcasse
rame et crame sous le soleil aveugle.
Vaguelettes, pirouettes, virevoltes des avirons,
lumière du grand bouclier bleu,
avancée vers l’arc de l’horizon.

La mer dessous, autour, partout,
saline à souhait, sous la surface
pleine à craquer,
remplie de grands crics qui croquent.

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Poèmes
Emmanuel Damon

Qu'elle soit
Musique à la chute du vent
Eau de fraîche folie qu'elle gagne la rue
Les jardins la soif de leur ombre
Le blé trempé qu'elle soit
Tempetes ravines du ciel arbres couchés
Tintement du feuillage à l'approche incertaine du vent
Elle court dans notre chair c'est une
Joie de moissons mûres


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Heures, minutes
Arnaud Talhouarn


Saint dévorant, de lui tout fut brûlé, jusqu’à l’épiphyse des os : seules les dents subsistèrent, enfouies en des lieux divers.
L’une d’elles, coriace fragment, à la jonction de l’aorte et du ventricule, reste logée dans ton cœur.

Intérieur de ciment dont la surface est creusée de granuleuses (les troncs de pin, abattus et écorcés par les mains
de paysans qu'un mutisme miraculeux rendit semblables à des animaux de bât,
 ...

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Dans la direction des klaxons
Mathieu Jacquelin


dans la direction des klaxons
chacun de mes doigts tient sa place
tout tremblement fait sens
toute flexion des phalanges
mises au diapason
des essuie-glaces et des talons
mes mains ces deux araignées ivres
dansent dans le vide
sur le bord des trottoirs...

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Pierre Drogi ou le poème encordelé, entretien avec Pierre Drogi
Serge Martin


Tu écris ce que tu appelles des « partitions à interpréter » ; un de tes ouvrages titre d’ailleurs Tablatures. Que faut-il entendre par là ? Il me semble qu’il ne s’agit pas de la métaphore courante d’un subjectivisme interprétatif. Est-ce alors l’appel à l’interprétation musicale qui, tout autant, me semble bien éloignée de ton écriture qui se passe d’une mise en voix – pourtant il y a de l’opératique, des effets de voix nombreux ? Ne serait-ce pas plutôt la considération de la page, voire de la double page, comme album, au sens où Mallarmé disait : « Quel génie pour être un poète ; quelle foudre d’instinct renfermer, simplement la vie, vierge, en sa synthèse et illuminant tout. L’armature intellectuelle du poème se dissimule et tient – a lieu – dans l’espace qui isole les strophes et parmi le blanc du papier : significatif silence qu’il n’est pas moins beau de composer, que le vers».

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