N°13 : Papier(s)

Editorial

Juste des papiers d'Asie
Jacqueline Merville

Carnets à bruire
Esther Tellermann

Surface
Irène Gayraud

Vieux cahier
Mathias Lair

Morts anonymes
Jacques Josse

Le corps et l'écrit
Steve Lauper

Questions écrites à Bernard Noël

Sa messagère
Jacques Estager

Pour commander ce numéro 

Poèmes
Salah Al Hamdani

Gravats
Jean Martory

Variations
Jacques Fournier

Les papiers sont signés
Jean-Yves Bériou

Lirecrire
Joël Bastard

Des objets qui pâlissent
entretien avec Yves di Manno, Paul de Brancion

Draps de papier
Fulvio Caccia

[...] J'écris / (je) suis à ta rencontre
Bruno Normand

Post it
Christiane Veschambre

Vous vous demandez où je veux en venir... mais nulle part, mes enfants, nulle part
Brigitte Gyr

« Pas pied» ou les pionniers de I'horizon
Joël-Claude Meffre

Sur quoi d'autre que du papier, écrire
Camille Loivier

Madame Haber
Norbert Czarny

Le ciel est de pages
Claudine Bohi

Notes sur le papier
Philippe Blondeau

Page
Marine Vassort

Entretien avec Lucien Suel
Sylvain Courtoux

Recensions

- Cloués au port, Jacques Josse

- Tique, Joël-Claude Meffre

- Ma Mor est morte, Paul de Brancion

- Inzeste, Mathias Lair

- Je ne suis plus l'absente

- Deux silhouettes, Cité des Fleurs, Jacques Estager

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Editorial

Le livre est sensuel, il met en oeuvre l'odorat, le toucher, la vue,

le geste. On corne la page, on l'annote, le gribouille, on le met

dans une poche au contact du corps, on se l'approprie, le prête,

l'emprunte, le vole... Il devient trace de notre histoire.

Pourtant quand le papier vient à manquer, on finit toujours par

trouver une surface plane, un bout d'ardoise, une tuile, une

pierre, un morceau de bois, une tablette d'argile. Alors on revient aux origines, on se contraint à faire court.

À l'autre bout du sens, les sans-papiers sont dans un dénuement

extrême. Pourchassés, refoulés aux frontières, ils sont, aux yeux

de notre société de surveillance, des << moins que rien >> mais

aussi potentiellement des porteurs de liberté et donc source de

danger.

On remarquera que dans ce numéro les textes ne sont pas justifiés,

ils sont simplement justes car nous estimons que la littérature

n'a pas à se justifier, elle est libre, va où elle veut, quand

elle veut, avec le support qu'elle veut, à la limite cela n'a pas

d'importance. Ce sur quoi sont écrits les mots est indifférent du

moment qu'ils sont là lisibles et accessibles au plus grand nombre,

sans barrière, sans censure, sans surveillance.

La littérature est sans papier(s)...

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Juste des papiers d'Asie
Jacqueline Merville

 

Dans les chambres des guest-houses sur de minuscules tables

en plastique, ou une simple planche fixée au mur, elle découpe

ou déchire des papiers anodins ramassés sur le sol pour faire

des collages depuis deux décennies. Emballages, morceaux de

boites d’allumettes en carton, déchets comme page d’un cahier

d’écolier, horaires de la messe, billets de loterie, publicités

lavées par les moussons. Rien que du léger à glisser dans le

sac de voyage. Une collection portative, un journal des routes

indiennes fait avec la matière même jonchant le bord des routes.

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 Carnets à bruire
Esther Tellermann

 

Au bout des routes dans

l’instant

   qui bouge

comme au travers

d’un horizon

défait il vint

   placer

le mot rature

la distance

terres furent les

fontaines bleues

   plues

sous la peau.

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Surface
Irène Gayraud

 
Indélébile

la forme d’un oiseau

aplat

de marqueur noir

sur la table encastrée

bloc blanc opaque aux vibrations du train

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Vieux cahier
Mathias Lair
 

Écran 2

Je note tout ça sur ce cahier pour essayer de m’y retrouver.

Cahier, c’est le mot qu’il y a d’écrit sur le premier écran. J’ai trouvé cet objet nouveau pour moi, inconnu, la première fois que je suis venu là. C’est un assemblage d’écrans souples que j’ai trouvé dans le sous-sol, avec un stylet. Les premiers écrans sont remplis de signes qui ressemblent à notre écriture, mais en plus

vague, en plus désordonné. On dirait que les lignes dansent, et les signes sont liés les uns aux autres, ils forment un fil continu, avec des brisures de temps en temps. J’y ai reconnu certaines de nos lettres, ce doit être une archéolangue.

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Morts anonymes
Jacques Josse
 

Le lieu, délimité par des cordes, est situé à l’écart des dunes. D’ici, on voit la mer, les pins parasols, les rochers blancs. Chaque piquet marque la sépulture d’un inconnu venu d’Afrique. Chacun est enterré dans la terre friable d’un pays qu’il s’apprêtait

à quitter après avoir traversé le Sahara à pied. Corps calé dans une caisse de fortune. Sans pierre ni épitaphe. Parfois un prénom et une date écrits à la main surprennent. Abdelfagur, 2006. Chikh Ibrahima, 2005. Fily, 2008. Amadou, 2006. Kamara, 2005. Ababacar, 2007. Cela ne prouve presque rien.

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 Le corps et l'écrit 
Steve Lauper
 

Quand le thème “papier” m’a été suggéré afin que je donne une image
tirée de mon travail, l’idée fut évidente à mes yeux. Je désirais mettre en image
une réalité présente dans mon actualité.

Ma compagne, artiste elle aussi, s’était vue refuser son renouvellement
de titre de séjour par courrier. Je voulus faire de suite son portrait et garder en mémoire
son désarroi et son incompréhension face à ce qu’elle tenait pour une injustice.
L’image comme témoin se devait d’être sombre, d’un noir oppressant
entourant son corps nu, figé et fragile.
Fragile comme cette feuille de papier, ce document mortifère, froid et impersonnel, photographié en surimpression, rendant ce corps vivant presque anonyme.

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Questions écrites à Bernard Noël

Oui, ce sens du mot « papiers » (toujours au pluriel) est caractéristique d’un monde où il faut avoir sur soi la preuve de son identité. J’entends la voix autoritaire qui réclame : « Vos papiers ! » et je pense au scandale populaire que provoqua, en

1871, la création de la carte d’identité : nul ne comprenait qu’un bout de papier puisse remplacer son visage…

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Sa messagère
Jacques Estager
 

pour notre rencontre après la nuit. Et ta messagère du haut du

ciel, du lointain du jour, s’arrêtait en ce moment contre le jour

à l’arbre du haut du chemin ; au bas ma silencieuse qui l’attendait,

on dirait qu’elle avait encore ce temps de jour pour la voir

s’appuyer, comme hésiter, à la silhouette de l’arbre, sous le vent

dans les branches ; ma silencieuse avait mes yeux de la nuit,

elle voyait le ciel, les cheveux de la messagère, on dirait, qu’elles

avaient le temps d’un soir sans fin de retour au jour et d’en

allée à la nuit, le temps du souvenir et de la pensée ; que ma

silencieuse entendait cette parole de toi, qu’elle lisait déjà sur le

papier qu’un vent n’emportera pas ;

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 Poèmes
Salah Al Hamdani

 

De loin

s’infiltrent les chansons délaissées

Elles planent dans le bleu de cette aube

Panique dans mon âme

 

Ma vie descend lentement

comme une lumière qui se déplace sur le bout des doigts

face à une journée humide

tendue sur des balcons

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Gravats
Jean Martory

 

L’appartement venait d’être refait à neuf. Pourtant, sous la peinture

fraîche, filtrait une odeur de moisi. Le corps d’un fantôme

pourrissait dans la muraille. Elle vivait entre ces quatre murs. Il

appelait la nuit, il pleurait le jour. Elle luttait se débattait griffait

le papier peint plantait dans les murs de longs clous rouillés pour

y suspendre des branches d’arbre et des images. Pour chasser

l’odeur du mort, elle remplissait la pièce de fleurs et de fruits, de

livres et de papiers.

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Variations
Jacques Fournier

 

Variation 5 : Comptine du sanpapier

Pas à pas

Pied à pied

Passe le sanpapier

Qui compte ses pas

Un deux

Qui compte ses pieds

Un deux

Qui compte ses papiers

Un zéro

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Les papiers sont signés
Jean-Yves Bériou

 

Pas la guerre, reste, déserte, reviens vers moi, fuyons sur les

sentiers de tourbe noire du

       Maigh Eo, dans l’ombre rousse d’un ciel

       qui vide le ciel

       sous l’échafaud de la lumière.

Je te donnerai les cent deux vaches blanches de mon coeur, les

trois belettes de la foudre,

       les dernières hirondelles des estuaires.

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 Lirecrire
Joël Bastard

 

Ne pas trop vous lire ! Garder en moi la bêtise de mes jeunes

années. Mon inculture devant le caillou, la rivière, l’arbre. Le

mot lui-même !

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Des objets qui pâlissent
entretien avec Yves di Manno, Paul de Brancion

 

Effectivement, j’ai un rapport, j’allais dire presque exclusif, mais ce serait sans doute exagéré – tout à fait privilégié en tout cas avec le papier : c’est-à-dire avec le livre,

en premier lieu, puisque je suis un homme du livre. J’étais même un enfant du livre, auparavant, j’ai lu dès l’origine des quantités d’ouvrages : il y a toujours eu beaucoup de livres en moi. Mais je suis aussi un homme de papier à travers l’écriture, parce que je continue de travailler à la main, d’écrire dans des cahiers, même si je me sers évidemment aussi des claviers et des ordinateurs. Mais je n’ai pas abandonné, loin de là, le principe de l’écriture sur papier.

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Draps de papier
Fulvio Caccia

 

La nuit régnait encore lorsque des éclats de voix m’ont réveillé. Le train était immobilisé. Dans l’autre compartiment fusent des rires de jeunes

filles. L’irruption des douaniers dans le compartiment des lycéennes semble la cause de ce remue-ménage. Le ton de la conversation est mi-badin, mi-sérieux.

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 [...] J'écris / (je) suis à ta rencontre
Bruno Normand

 

[…] j’écris / (je) suis à ta rencontre

je t’appelle compagne, le corps est

ce vif argent qui se confond parfois avec quelques mots

/ j’entretiens le silence […]

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Post it
Christiane Veschambre

  

Je plie du linge

   je change les draps du lit

   j’épluche

   la salade

   je lave les casseroles

   j’étends une lessive

   je rassemble les journaux épars

   je recouds

   en écoutant les chansons

   de Gian Maria Testa

   je fais comme si la vie était tendre

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 Vous vous demandez où je veux en venir... mais nulle part, mes enfants, nulle part
Brigitte Gyr

 

Les suites de Bach pour violoncelle tournent en boucle depuis

hier soir. Je n’ai guère fermé l’oeil de la nuit ; On était le 12,

hier, et, comme tu le sais, c’était mon anniversaire. Ce que tu ne

sais pas en revanche et qui t’étonnera c’est que, pour la première

fois depuis longtemps, j’avais décidé de le fêter. En réalité, c’est

autre chose que je fêtais. Cela t’intrigue ! Ne sois pas impatient

mon fils, toi et ta soeur saurez bien assez tôt ce que vous devez

savoir. Et surtout, je t’en conjure, ne saute pas à la fin de cette

lettre sans avoir lu ce qui précède, comme tu en as la tentation !

Cela dit, je te fais confiance ! Après tout je t’ai rarement demandé

une faveur et tu m’en dois bien une !

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 « Pas pied» ou les pionniers de I'horizon
Joël-Claude Meffre

 

…il n’a pas pied dans cette neige…S’y enfonce jusqu’aux

genoux. Comment trouver la force de mettre une jambe en avant

et puis l’autre ensuite pour poser le pied sur un sol aussi incertain

? Comment se frayer un passage dans un tel amoncellement

de poudreuse au milieu d’une plaine sans limite ?

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 Sur quoi d'autre que du papier, écrire
Camille Loivier

 

La nuit, ce sont les étoiles qu’il faut relier entre elles par les

traits du crayon. Le jour, les nuages qu’il faut dégonfler pour

diluer l’encre.

On peut encore écrire sur les boiseries des fenêtres, les oreillers

en porcelaine, les éventails, les paravents, les couvertures, les

chaussures, la vaisselle ébréchée, les ourlets décousus, les frises

de cahiers, les mailles filées…

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 Madame Haber
Norbert Czarny


Mener une véritable enquête… à quoi bon ?

 

Oui, à quoi bon puisque Madame Haber n’est plus, qu’elle est

enterrée dans un cimetière sous un soleil écrasant auprès d’Isidore

Szantal, son second époux, puisque le premier, Salomon

Haber, celui qui lui écrivait boulevard Ornano, est mort depuis

1942, peu après son arrivée à destination (le sud de la Pologne).

Il s’est jeté contre des barbelés électrifiés, ne supportant pas ce

qu’il voyait, se sentant incapable de survivre au milieu d’un tel

enfer, n’acceptant pas le sort fait là à l’humanité.

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Le ciel est de pages
Claudine Bohi

 

Se hisse la parole

dans un bleu de discours

oui dans un bleu

 

le ciel est de pages

au-dessus de ta tête

là au-dessus

vers la cime du vent

qui est feuillue

 

dans un bleu ouvert

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 Page
Marine Vassort

 

Longue heure s’absente et robe grise de robe serre, fatigue rapetisse

de la voisine à radio forte trop comme un kidnappé par delà

les murs, il faut accepte les enchainements bruissants et le gosse

oh cri durant les tubes en chaine, il faut pire de ne pas répondre

silence et silence au cas de la famille haute sans dort, il faut

la voir à l’embrasure de la rue de la porte quand le gosse jette

ballon contre la rampe et sourit, il faut faire brève la passante attention

et remercier l’arrêt du défilé de house, on aime les choses

qui n’arrivent pas, le bazar d’illusions.


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Notes sur le papier
Philippe Blondeau

 

Au temps déjà ancien du papier

des archivistes blêmes se penchent sur le petit peuple des signes

migrations de fines silhouettes au caractère changeant

– au temps ancien du papier on jardine le sens avec patience et

mesure.


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Entretien avec Lucien Suel
Sylvain Courtoux

 

J’ai pris l’habitude depuis un certain nombre

d’années de déclarer que je suis un poète ordinaire. Au vu de

certaines réactions et pour être clair, je profite de cet entretien

pour préciser que le plus souvent, dans mon esprit, j’entends le

174

mot ordinaire au sens étymologique. Je suis un poète qui range

les choses par ordre.

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