N°12 : Demain

Editorial                                                                                                                 

Plus haut que le silence
Evelyne Morin                                                     

Deux Mains
Maurice Mourier                                                                                 

Dedans dehors
Michel le Brigand                                                              

Tadeusz Kantor ou les prophéties du mort
Tristan Felix                             

Même si demain est le dernier jour
Françoise Hàn                         

Le Festin de Balthazar
Roman Wald-Lasowski                                            

No Future
Fabienne Yvert                                                                          

D’un silence sans oiseaux
Brigitte Marmol                                                 

Pour commander ce numéro 

De beaux, lents, demains qui déchantent
Catherine Rodière-Rein    

Sa sœur
Stéphanie Oudin                                                                          

Demain au-dessus de la nuit
Jacques Estager                                            

Entretien entre Pierre Bergounioux et Paul de Brancion                            

Fruit juice coca spina
Véronique Vassiliou                                                

Ecrit la veille
Lucien Suel                                                                         

Berlin…pour demain
Jean-Luc Pouliquen                                                 

Poèmes
Pierre Maubé                                                                                            

J’étais là
François Richard                                                                         

Recensions    



Editorial 

Le sujet est inépuisable, d'ailleurs Sarrazine ne l'épuise pas. Ce numéro est un ensemble

de textes littéraires et de poésies très diverses parce que demain sera multiple. L'émotion naît des photos de Gérald Bloncourt, elle dit le temps qui passe, rappelle ce jeu des enfants, ce chant tic tac, le temps qui passe ne reviendra pas, tic tac tic tic et tic et pas tac. Françoise Han et l’écriture, même sur le sable alors que dans le roman-photo de Catherine Rodière gisent des gris lendemains. De nombreux textes poétiques s'effacent devant les jours qui passent. Bergounioux, dans l'interview qu'il a eu la gentillesse de nous donner, parle d’un demain qui a perdu ses racines. François Richard nous rappelle qu'avant même de naître, nous étions. Demain est donc peu de choses, affaire de références.

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Plus haut que le silence
Evelyne Morin

 

Plus haut que le silence

Ou son attente                    Demain pur exil

 

L’araignée                          Se jouent déjouent

au centre de sa toile            l’espoir et la peur

guettant le vol de l’insecte

dans l’instant immobile

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Deux Mains
Maurice Mourier           

 

Deux-mains n’a jamais rien fait de ses dix doigts. Il tapote seulement, tapote divers boutons, ajuste ses lunettes qui glissent, pose sur l’écran un regard limoneux, tapote. Au-dessous de lui la tectonique des plaques ourdit sourdement la déflagration dont il périra, les fleuves tors du magma comprimé roulent leurs mécaniques, heurtent les nœuds serrés de leurs épaules en chocs mous, indéfiniment.

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Dedans dehors
Michel le Brigand

Protection de la tête obligatoire

 

Pour mettre le retrait en pratique, lire le monde à l’envers. Un langage bien à soi. L’isolation est obtenue de manière réfléchissante. Accès interdit à toute personne étrangère. Deviner, contempler les allées et venues. Vous pouvez voir sans être vu. La surveillance est devenue plus simple et plus fiable grâce à la mesure.

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Tadeusz Kantor ou les prophéties du mort

Tristan Felix

 

     Au fond d’une flaque d’eau sombre et laquée, dans le dernier virage du chemin qui cahote jusqu’à Wielopole, en Galicie polonaise, l’arche nasale d’un homme dégoutte. Un pan de son costume est souillé par la fiente d’un ange égaré qui a fini son séjour, vautré dans le fossé où cent grenouilles qui s’égosillaient se sont tout soudain tues. L’homme, tout en épaules, la nuque grenue entaillée de larges rides qui servent de glissières au pourtour d’un col plus très amidonné, se tient debout immobile, attentif aux bulles que libère, à la surface, la chute des gouttes, lentement enflées d’abord puis pendues telles des clochettes de cristal à la corniche des narines. Ses mains, derrière son dos, font des signes d’écriture - très proches de ceux que tracent les mourants sur leur drap blanc, avec leurs griffes en bout de phalanges, ou les rêveurs, mus par les secousses sismiques d’un songe atroce. Les doigts pointent, se croisent, se dressent aux aguets, se rétractent, comptent et se brouillent : c’est la racine vivante d’une phrase à venir.

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Même si demain est le dernier jour
Françoise Hàn

 

un certain désert

non semblable aux sables du Gobi ou du Sahara

ou de tout autre désert nommé dans les atlas

 

un certain désert s’étend

que nulle ombre ne peut marquer

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Le Festin de Balthazar

Roman Wald-Lasowski

 

           Aujourd’hui, ou était-ce hier ? Rien, ou presque. En soulevant légèrement la fenêtre-guillotine de mon salon, je partage ma vision en deux. De la chaise sur laquelle je suis assis, j’aperçois, à travers la partie vitrée, la tête des passants et le haut du tronc ; de dessous, à travers l’ouverture qui donne directement sur la rue, je vois leurs jambes – le cadre en bois masquant le milieu du corps. La poitrine d’un bobby se déplace alors sur des jambes de femme ; un facteur habillé de rouge pousse un landau ; un pantalon descend rapidement la rue en essayant de rattraper le tronc auquel il appartient. Freak-show, disent les anglais que les difformités, les monstruosités physiques captivent.

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No Future
Fabienne Yvert

 

Le jeune Johny Rotten hurlait dans un micro les cheveux en désordre sur la tête. La

reine était épinglée.

Quelle énergie, fluorescente, qui coule dans nos veines avec heurt et nous fait faire

des bonds

La vieille civilisation tire la langue. Une poignée de mineurs reprennent la dernière

mine du pays-de-Galles en autogestion jusqu’à épuisement du filon. Marche ou

crève

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D’un silence sans oiseaux
Brigitte Marmol   

Ici disloquée, la pierre mouchetée est réduite en miettes, des tables ont été renversées, des colonnes arrachées, des blocs de racines tronqués, roulés sur la pâture sèche

 Mais malgré ses sauvageries, sa frugalité, sur cette terre ouverte et pure de fleurs rares, de troupeaux, la main des hommes a su lever, tailler dedans sa pierre les douces bastides en robe grise
 
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Sa sœur
Stéphanie Oudin

 

loin est la gloire portée là dans cette trouée anorexique ; ces filles que j’imite et qui m’imitent le savent bien toutes, secrètement. Il s’agit de faire montre de gloire à l’envi, cette

gloire si rare en époque adipeuse, balader sa maigreur et la cogner contre la peau des grosses, comme c’est mauvais, pauvres grosses en cette journée anorexique. Sous leur orbite serpentine,   ta mère et ta soeur épousent la forme de ton corps, le miracle de cette silhouette en transformation qui s’élonge, elles vous regardent dans le silence à la dérobée, l’oeil vif et

torve dans l’entrebâillement d’une porte.

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Demain au-dessus de la nuit

Jacques Estager

 

le jour est bientôt à nous qui déjà est sous le ciel et qui déjà sommes sous le ciel, de demain, déjà comme par enchantement du jour encore et du jour déjà et la nuit s’est chuchotée, maintenant qu’elle est disparue et silencieuse bientôt à nous, et le vent et déjà ;

elle chuchote et bouge et le vent se tait, le vent déjà au vent ;

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Entretien entre Pierre Bergounioux et Paul de Brancion

 

J'ai réfléchi, figurez-vous, même si ce n'était pas la plume à la main, et il m'a semblé que la question renvoyait en vérité à "HIER", pour ce qui, du moins, me concernait. Je vais citer quelqu'un pour qui je n'ai qu'un goût modéré et qui est Martin Heidegger, lequel dit, entre autres choses : "l'homme est un être des lointains. Il marche à sa propre rencontre du fond de l'avenir". Alors si je fais réflexion à ce qui m'occupe depuis la fin de l'adolescence, quand j'ai pris conscience d'un certain nombre de choses (comme le font les adolescents), il me semble que l'espèce de rupture générationnelle à laquelle j'ai participé avec tous les gens de ma classe d'âge de l'après-guerre, m'a obligé avec eux, sans doute, à faire retour à ce qui n'avait pas pu affleurer au seuil de la conscience parce que les conditions n'étaient pas réunies qui auraient permis pareille opération.

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Fruit juice coca spina
Véronique Vassiliou 

 

demain, je pars en voyage

demain, j’écoute ensemble E, Eels,

demain, je traduis en riant l’une des chansons du désir

demain, je me laisse conduire

c’est nouveau

ça vient de sortir

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Ecrit la veille
Lucien Suel

Ecrit la veille

Demain, je prendrai une feuille de papier blanc et j’y tamponnerai des veaux ; ensuite je dessinerai au-dessus de chacun de mes juvéniles bovidés une bulle dans laquelle j’inscrirai en lettres capitales une onomatopée monosyllabique. Le premier veau dira « BURP ! », le deuxième veau dira « JAH ! », le troisième veau dira « AUM ! », et ainsi de suite... Je m’arrêterai au vingt-troisième veau qui dira « BOUM ! ».

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Berlin…pour demain

Jean-Luc Pouliquen
 

Lorsque j’y repense, je me rends compte à quel point ce voyage en R.D.A

avait fécondé mon demain. Ma perception de l’Allemagne s’en était trouvée

modifiée. Avoir visité des villes comme Berlin et Dresde où la violence de la

deuxième guerre mondiale avait atteint des paroxysmes, où des ruines des

bombardements subsistaient toujours vingt-six ans plus tard, m’avait fait

regarder par la suite les images d’archives avec plus d’acuité. Et puis il y avait

eu cette confrontation physique avec la partition du pays, ce passage mémorable

de la frontière peu avant Erfurt..

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Poèmes

Pierre Maubé

Les Taupes

Au-dessus de la terre il y a le ciel, me dites-vous. Je ne sais pas, je suis dans la terre et j’avance en creusant, je ne sais qu’une chose, nous sommes tous dans une terre aveugle, dans

une terre sourde et grasse, dans la nuit épaisse d’une terre infinie, et je ne voudrais croire qu’en un ciel qui ne serait pas au-dessus de nous mais en nous, qui nous emplirait le corps

et le coeur d’un chant de joie très pure et d’amour sans mélange. Mais non, le vide seul, la terre autour et le vide en moi, l’écrasement constant et l’impossibilité de respirer, je porte Dieu en moi comme une plaie inguérissable et le sang qui en coule est blanc comme le pus, blanc comme les yeuxinutiles des aveugles.

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J’étais là

François Richard

 

c’est quelqu’un qui a vu la ligne

 

rouge

la marge

 

on t’a touché en ta chair et ta larme

jamais en ta volonté

Hahahel

j’ai confondu le ciel orageux tendu de nuages électriques avec la terre inondée par la crue de l’océan et de la lave

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