N°10 : Nuit

Éditorial

La nuit sur les talons
Jean-Pierre Chevais

Et noctium Phantasmata
Claude-Louis Combet

Je ne puis parler qu'indirectement de mes sculptures
Alberto Giacometti

Nuit roumaine
Cécile Oumhani

Nuits
Daniel Arsand

Le chant de l'âme
Saint Jean de la Croix

Nuit arrêtée
Béatrice Bonhomme

D'aurores en crépuscules
Olivier Sauzereau

Trois fois nuit
Marcel Katuchevski

Rilke en sa nuit
Françoise Hàn

Nuits peuplées
Catherine Reider

 

Voie d'accès au plaisir
Jean-Paul Dollé

La femme qui avait faim
Françoise Montjotin

Trois poèmes
Nicolas Gille

Féminité de la nuit
Baldine Saint Girons

Mes nuits sont comme
Alain Robinet

L'éclipse
Belinda Cannone

Poèmes
Emmanuel Damon

Nous, fils d'Eichmann (extrait)
Günther Anders



Éditorial

Nous sommes dans l’obscurité en tant que créatures d’un monde technique défaillant de lumière, artificiellement maintenu dans le noir. Cet aveuglement délibéré a des effets monstrueux. Le soleil triomphe de notre asservissement, nous tient en sa trompeuse clarté unique et déraisonnante. Il ne faut pas trop apporter de crédit aux évidences. Nous avons voulu nous pencher sur la nuit ce ralle nous accueille avec constance et régularité, nous entourant de calme, suspendant les effets de la vie. Mais il y a la chute du jour qui annonce l’heure des songes où le corps risque son salut à fréquenter les ténèbres. Ce qui est difficile n’est pas la nuit, c’est de la traverser de pat en part avec l’attente de l’aube qui se fait cruellement sentir et ses bruits, synonymes de vie. Ce qui fonde la nuit est caché et nous ne savons jusqu’où cela nous conduira. Nous ne sommes pas enclins à accepter la nuit totale, d’ailleurs sans elle où en seraient les monstres sans doute assoiffés d’univers ? Nacht und Nebel, trois fois la nuit, ainsi le veut l’Ancien Testament, et pourtant la nuit est aussi un refuge et le brouillard un manteau.

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La nuit sur les talons
Jean-Pierre Chevais  

Peur là maintenant
pourquoi la peur portée
plus haut que ventre on
nous avait prévenu personne
n’ouvrirait bouche ni porte encore
moins ciel on avait dit
c’est bon on prend – pourtant
la peur maintenant plus
haut que ventre la peur
qu’à la fin s’ouvre bouche ou
porte sur – s’ouvre
en guise de fin
sur.  

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Et noctium phantasmata
Claude-Louis Combet  

Les fantasmes de la nuit, ses fantômes, sont, aujourd’hui, à distance de cette arène psychomachique où s’affrontaient, dans un combat inégal, amour de Dieu et fatalité du sexe, à peu près irreprésentables. Je retrouve moins d’images précises que de réminiscences de sensations, tout au moins pour ce qui est de ce finistère d’enfance, aux abords de la douzième année : un ressac de ténèbre, dans une douceur poussée à bout jusqu’à la douleur ; un déferlement suspendu et filtré qui, laissé à lui-même, eût défait les membres et arraché la petite tige virile qui s’obstinait à se dresser contre toute promesse de salut, préférant l’instant à l’éternité.

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Je ne puis parler qu'indirectement de mes sculptures
Alberto Giacometti  

… Nous construisons un fantastique palais dans la nuit (les jours et les nuits avaient la même couleur comme si tout se fût passé juste avant le petit matin ; je n’ai pas vu le soleil durant tout ce temps), un très fragile palais d’allumettes: au moindre faux mouvement toute une partie de la minuscule construction s’écroulait ; nous la  recommencions toujours …

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Nuit roumaine
Cécile Oumhani  

Bucarest, Pite-ti… Succession d’immeubles et de façades grises. Le ciment s’effrite sous l’ongle, craque comme un biscuit. Tout serait donc semblable, de la face des rues à l’écorce des heures. Toujours plus loin, les vies s’égrènent, lente répétition d’espoirs bâtis par la nuit, défaits par le jour. Scansion de regards tristes, ouverts puis refermés. Et cet arpent de rêves étrécis où étendre le désir, vieux linge privé de nom. Pite-ti… Les choucas appellent la nuit, strient le soir qui tombe. Ouvrent un repli étourdi de clameurs. M’arrachent au sol recru de poussière.

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Nuits
Daniel Arsand  

Et la nuit se fit brume.
Il était tard. On bâillait, le chat et moi, si je puis m’exprimer ainsi.
Il s’endormit. Quels étaient ses rêves ? Quels seraient les miens ? Bientôt nous ne saurions plus rien de la nuit.
Là-bas, j’eus des nuits d’orage
Avez-vous déjà vu l’océan traversé par l’éclair, illuminé brièvement par lui, de l’or sans beaucoup de sombre ? C’était beau, ça oui.
Là-bas, j’eus des nuits de neige, et la neige était plus blanche que celle qui avait enseveli le jour. Là-bas, j’eus des nuits de pluie, froide, régulière, pluie qui me tenait éveillé et l’aurore arrivait, pâle, baignant le monde de mélancolie. Entre l’aurore et midi, parfois, quelle différence ?
Là-bas, j’eus des nuits pareilles aux nuits de la capitale où l’amant restait jusqu’au petit déjeuner, éphémère caricature d’un couple.

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Le chant de l’âme
Jean de la Croix  

Au milieu d’une nuit obscure,
D’angoisses d’amour enflammée,
Oh, la bienheureuse fortune !
Je sortis sans être aperçue,
Ma demeure était pacifiée.  

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Nuit arrêtée
Béatrice Bonhomme  

Le temps s’est arrêté
Avec de nombreuses strates
Et la nuit est encore
La nuit, de tous les temps
Une nuit intemporelle
Ventrue d’étoiles et de mémoires.

T’écrire adolescent au détour d’un regard au cœur même de ma nuit, je sens encore ce vent écume de la mer balayer la cape, presque l’enfance, l’exaltation de ta rencontre, je voudrais te serrer, t’enserrer dans ma nuit, bleue-nuit cette plage de notre adolescence, je voudrais t’emporter sur mon viaduc, dans la chaleur douce d’un été qui s’enfuit, dans ce caillou qui tombe, je voudrais t’emporter dans cette tendresse, cette douceur plus poignante encore, plus violente que la force et que détour d’un regard ne porte qu’en miroir l’éclat doux des matins pleurés de même nuit.  

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D’aurores en crépuscules
Olivier Sauzereau  

Il existe un instant privilégié dans la vie d’un astronome. C’est celui de l’aube ou du crépuscule, ce moment où l’observateur des étoiles quitte son télescope pour contempler le paysage qui l’entoure. Durant quelques minutes, la magie de la lumière transforme les lieux en un spectacle inoubliable.

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Trois fois nuit
Marcel Katuchevski 


 

 

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Rilke en sa nuit
Françoise Hàn  

Sur la dalle nue, au cimetière de Rarogne, il a fait déposer une rose, sommeil de personne, afin de dire qu’il n’y était pas.
Parti au-delà de lui-même, ou retourné dans ses poèmes pour y chercher les graines qui n’avaient pas encore mûri ? Maintenant seulement, il voit la nuit jusqu’en son fond. Il voit l’espace infini de sa solitude, il avance en elle en toute liberté.  

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Nuits peuplées
Catherine Reider  

À la fin de l’album, « Histoire de Babar », après leur fête de mariage, Babar et Céleste s’éloignent dans la nuit. Les couleurs de la fête ont disparu, tout est gris, la nuit criblée de minuscules étoiles enserre leurs silhouettes et ils s’enfoncent au plus profond de son épaisseur. Seules leurs couronnes ont presque la blancheur des étoiles ; au loin, le contour des collines nues, grisées. Ils sont de dos et nous ignorent, nous ont oubliés pour s’avancer vers leurs destins liés indéfectiblement, vers leur nuit des temps. Ils sont heureux, précise le texte, et je crois qu’ils sont lestés de bonheur. Leurs amples vêtements font voile, leur frayant le chemin fans ce poudroiement noir.  

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Voie d’accès au plaisir
Jean-Paul Dollé

Quelle est cette origine passée, et par quoi sommes-nous appelés à la rejoindre ? La nuit des temps se donne à voir chaque nuit parce que chaque nuit se découvre le royaume du rêve. Là, la vérité, ce qui était, peut se représenter, se présenter de nouveau. Le rêve n’est pas la demeure de la réalité, mais le souvenir que cette demeure a existé quand l’être était, avant qu’il ne soir recouvert par le réel.

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La femme qui avait faim
Françoise Monjotin  

Anorexie : miroir assiette
Boulimie : baignoire cuvette
Boulimie : frustration
Boulimie : régression
Boulimie : compensation
Pas besoin d’en faire un poème
De cette maladie
Qui te tenaille
Depuis ta toute petite enfance
À 6 ans, on te donnait un sucre avec du théralène
Home d’enfants : 3 mois à Mélis-les-bains.
À 13 ans : anorexie
Ventre creux
Squelette
Refus de la féminité.

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Trois poèmes
Nicolas Gille

Arbres nus  

À poings fermés contre le ciel,
On les voit prêts à s’absenter
Dans la dormance et même ailleurs.
Mais, retenue toute dans leurs
Rejets nombreux, la volonté
Suit son labeur continuel.  

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Féminité de la nuit
Baldine Saint Girons  

La nuit dans laquelle nous nous immergeons ne fait pas de nous des aveugles. Elle ouvre, bien au contraire, une vision marginale et augmente l’acuité de la vision au point de nous doter d’hypervoyance et de nous faire voir « le large de tout », comme le dit un personnage de Jean Giono : J’ai les yeux ouverts dans la nuit, et comme le soleil ne me trompe plus, je vois le large de tout, je vois beaucoup plus clairement qu’en plein jour.  

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Mes nuits sont comme
Alain Robinet  

mes nuits sont comme
des tubes-tuyères à rêves grues d’hier,
hors des rives du lit, en débord des rives du lit
Styx & d’Achéron dont
J’suis peu l’Orphéon d’poudre d’Hélicon, Léon !
où qu’ça desserre, Cyberbère !

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L’Éclipse
Belinda Cannone (Elle)

Elle est là, elle se tient devant la porte, elle parle à travers, elle parle depuis des heures, peut-être de travers, elle en a la gorge sèche et le cœur froissé, elle essaie de dire des mots qui rappellent, qui rattachent, qui défroissent, elle vient de se souvenir de l’éclipse, qui aura lieu tout à l’heure, ou tout de suite peut-être, en tout cas aujourd’hui, partout en Afrique on verra une éclipse totale de soleil.  

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Poèmes
Emmanuel Damon

Haut-fond

Arrêt durable de la mémoire : qu’un cygne paraisse, c’est le feu au sable. Pain et larmes au ventre du fleuve. Et cette eau changée en pierre dans la forge de l’été, tous visages absents.

Quelle patience du ciel se souvient de l’enfance, ses fables, ses jeux sans voix ? L’été la multiplie. Eclats d’eau, ombre des arbres forts et le métal luisant des saules sont un jardin. Ailleurs le fleuve encore, son métier renouvelé.

À tomber drue la nuit n’alourdit pas nos gestes. Elle ne comme rien que nous n’ayons déjà éprouvé. Elle est un frémissement de la toile nue des eaux et l’espace en elle est une autre prière. L’enclume des heures claires y froidit avec le ciel.  

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Nous, fils d’Eichmann (extrait)
Günther Anders  

Quelles sont les racines qui plongent plus profond que les racines politiques ? Qu’est-ce qui a rendu possible le « monstrueux » ?
La première réponse à cette question semble banale. Effectivement, elle énonce : c’est le fait que nous sommes devenus, quel que soit le pays industriel dans lequel nous vivons et son étiquette politique, les créatures d’un monde de la technique.
Comprenez-moi bien. En elle-même, notre capacité de produire en très grandes quantités, de construire des machines et de les mettre à notre service, de construire des installations, d’organiser des administrations et de coordonner des organisations, etc., n’est nullement monstrueuse, mais grandiose. Comment et par quoi cela peut-il mener au « monstrueux » ? Réponse : du fait que notre monde, pourtant inventé et édifié par nous, est devenu si énorme, de par le triomphe de la technique, qu’il a cessé, en un sens psychologiquement vérifiable, d’être encore réellement nôtre. qu’il est devenu trop pour nous. Et que signifie cela maintenant ?  

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