N°8 bis : Ours

Éditorial

Remarques sur l'ours
Alexis Philonenko

Le dernier carré
Bertrand du Chambon

Destin d'ours
Jean-Jacques Langendorf

Le tombeau de l'ours
Tristan Félix

Ours va
J-P Gavart-Perret

Bears are ours
J-M Marchetti

Ours
Laurent Nédélec

Polaris vox
Gwen Garnier-Duguy

L'ours et son dompteur
Aliette Armel

La grotte
Emmanuelle Desmonts-Roudgé

Furibond sur la banquise
Marcel Katuchevski

Là où vivent les ours
Sylvie Huguet

Golem
Hubert Haddad

Du grand Art
Tristan Félix

Petites pièces pour voix seule
Yaël Cange

L'ours et l'amateur des jardins
La Fontaine

Ainsi nuls ne vit si laide beste
Philippe Bonnefis



Éditorial

Ce que nous disent les ours appartiendra bientôt au néant de ce reste d'âme oublié que voitures, télévisions, surmenage industriel, faiblesse politique, démagogie, amour outrecuidant de la science et du commerce, veuleries de tous acabits auront tout ensemble contribué à occire. L'ours est notre bison des Pyrénées. Nous le chassons, tout comme les Américains du Nord ont choisi de décimer les leurs, afin d'affamer les Indiens. Celui-là même que l'on n'a pas vu, que l'on tue et protège tout ensemble. On le met en réserve et l'on s'en sert comme "produit d'appel touristique". Paradoxe qui fait de l'ours un Indien et un bison tout à la fois d'où la fascination qu'il fait naître. L'ours, la peur, la puissance, la beauté. Ce mammifère omnivore aux yeux vifs nous défie, il se dresse. Il est intelligent, il nous fuit comme la peste se nourrissant, à l'occasion, des moutons qu'il trouve dans les montagnes trop fréquentées que nous ne gardons plus. Il ne veut plus être montré. Il se cache, disparaît hiberner dans sa tanière. Il n'est pas fréquentable. Nous ne détruirons sans doute jamais l'ours, l'homme si. L'ours restera ce misanthrope par nécessité aux griffes non rétractiles mangeur de miel. Cet effleurement du sol d'automne au milieu de la forêt, ce grognement, cette lumière dans l'œil, ce retour pesant vers le sol.

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Remarques sur l'ours
Alexis Philonenko  

5.
Ce qui nous intéresse c'est les ours à vélo un peu comme les cirques.
Et pour qui ?
Parce que pédalant, au rythme du fouet, ils expriment la tristesse.
Ecoute !
Ours mon pauvre ours tu as la larme au coin de l'œil
Ours ne pleure pas Zezette est quand même tout près de toi
Ours tu me fais pleurer. Ours on se ressemble
Ours tu me fais penser au cheval, mais il ne sait pas pleurer
Danse dans la tristesse du haut de ton vélo, mon Ours,
Ton pelage est magnifique ; la fourrure cache l'angoisse
Car mon Ours est plus intelligent que bien des humains.
Rien ne t'affole, rien ne te fait peur sauf les imbéciles
Qui sont plus pesants que le sel de la mer.
S'ils lui avaient donné un ours et non un âne, sage de la philosophie selon
Agrippa von Netessheim, alors ils eussent fini des quatre côtés de la croix …

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Le dernier carré
Bertrand du Chambon  

Non seulement ces soldats riaient pour des motifs inexplicables, mais de plus ils posaient des questions absurdes ; parmi les plus étranges figuraient notamment : "Quel âge as-tu ?", "As-tu déjà connu des filles ?", "Où sont tes parents ?", et pour couronner le tout : "Tu veux du chocolat ?" C'était à cette dernière question qu'il était le plus facile de répondre. Les trois autres questions devaient être rangées au nombre des mystères que depuis le début de la guerre les petits garçons de sa tribu ne pouvaient plus éclaircir. Ours avait que oui, il voulait du chocolat, évidemment ; toute une cargaison si possible, en palettes de 5000 tablettes. Mais enfin il se contenta d'une seule.  

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Destin d'ours
Jean-Jacques Langendorf  

Thugard et Thunardt découvrirent un jour dans une forêt une ourse morte, sans blessures apparentes. Un peu plus loin, sous un chêne, ou ourson batifolait. De ces oursons, au cours de chasses, ils en avaient déjà beaucoup vus et souvent capturés. Mais celui-là, certainement rejeton de l'ourse défunte, possédait quelque chose de particulier, qui le distinguait de ses congénères. Une striure de bronze, semblable à une flèche, marquait ses pupilles ; son pelage d'un roux-doré appelait et flattait le regard et de cet animal, bien qu'encore petit, émanait une impression d'extraordinaire puissance. Avec un peu de miel disposé sur une feuille de rhubarbe, les deux hommes l'attirèrent, lui lièrent les pattes. L'ourson, qui croyait probablement à un jeu se laissa faire, acceptant qu'on le retournât sur le dos comme une vulgaire tortue, qu'on lui passât un bâton entre les pattes, et qu'on le transportât ainsi à travers l'immense forêt, qui s'assombrissait à l'heure du couchant.

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Le Tombeau de l'ourson 
Tristan Félix

Descendu d'un livre d'images  

Je suis mort d'une garce de joie
tout en mousseline
et d'une ordure tout en lame et fouet

Rendu aux bris d'un rêve
j'expire infiniment
où ne passent plus les trains

c'est une voie lactée
où mes viscères en douce
filent en buée

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Ours va
J-P Gavart-Perret  

Sa tape sur le derrière pour me donner le cœur à ça, le sexe, du moins le sien, du moins ce qu'il croit que j'aime. Ours, ours va, avec ses sales pattes grasses d'envie sur moi. Puis contre mes seins la poussée de son museau – son souffle humide et froid, sa bave. Ma chambre n'a guère plus que trois mètres de large. Alors imaginez comment il me coince, puis fait le gros dos pour vagir sur moi poussant le grand ahan. Ours, Ours va. Entendez-le. La tête de ma voisine demain.  

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Bears are ours
J-M Marchetti  

C'était à Versailles, j'avais six ans peut-être, et comme chaque jeudi j'accompagnais Maman au marché. C'était le matin, assez tôt, je prends sa main pour traverser la rue de Vergennes et nous remontons la rue des Chantiers. C'est une rue en dos d'âne qui remonte vers la salle du Jeu de Paume, vers l'ancienne poste sur l'Avenue de Paris. Juste en haut de ce dos, sur le trottoir de gauche, Maman s'arrête devant une mercerie, rubans, mouchoirs, fermetures Éclair …

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Ours
Laurent Nédélec  

Là le sentier est barré par un arbre abattu par le vent. On peut l'enjamber ou passer dessous à quatre pattes. Comme le ferait un ours. J'inspecte minutieusement le dessous du tronc : trois poils fins, longs et ondulés, accrochés à l'écorce à 80 cm de hauteur, signent le passage d'un ours et redonnent une dimension à la forêt qui m'entoure. C'est une forêt habitée par un ours, c'est bien plus qu'une forêt. Vallée d'Ossau, Pyrénées. Mai 2002

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Polaris vox
Gwen Garnier-Duguy  

Vous aurez beau secouer la cape de la nuit
our déraciner les étoiles
beau démembrer le Corps du Monde
beau profaner l'Univers
vous n'obtiendrez que je n'habite
La Petite
Ourse
vous n'empêcherez le chant des sphères

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L'ours et son dompteur
Aliette Armel

25 décembre 1915
Noël à Vatiluk

Cette légende laconique figure au dos de la photographie. Pour la lire, il a fallu dégager la petite image des quatre échancrures découpées au cutter dans le papier d'un carnet dont le temps a accentué la fragilité. Des décennies ont passé depuis que le médecin militaire Pierre François Joseph Le Goff, né à Lannion, Côtes-du-Nord, le 1er juillet 1893 à quatre heures du matin de François Le Goff, instituteur, et d'Yvonne Joséphine Marie Noëlle Le Gueut, son épouse, rassemblait dans un album de fortune les images qu'il avait rapportées de la campagne d'Orient.  
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La grotte
Emmanuelle Desmonts-Roudgé  

Au début, il y a l'orgueil et la lutte.
Et puis le corps se tait, il n'arrivera rien de grand, d'inattendu, nos pouvoirs s'éparpillent, nous ne sommes plus invincibles, nous avons peur, sans savoir vraiment ce que nous aurions à perdre. L'effronterie laisse place à la peur irrationnelle. Et le quotidien devient ce halo rassurant, chaleureux et profondément terrestre qui nous protège. Plus de signes, plus de magie noire, l'envoûtement est passé.  
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Furibond sur la banquise
Marcel Katuchevski  

Ours. A mes trousses. Mon ours – Ma nuit – Furibond sur la banquise. Toutes mes possessions sont à vos pieds. Je saisis l'ours au bond. Nul effort. Une forme me cherche. Un mauvais vent mauvais aigrelet à souhait sans espoir, le dire sans respirer, gifle et persifle la marâtre en mauvaise posture. La marâtre : le voisin.
Dois-je exhumer, ici, que je peignis, naguère, sur un pauvre morceau de bois, à l'acrylique, MONNOURS, White and Colored.  

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Là où vivent les ours
Sylvie Huguet  

Les bombes sifflaient dans le ciel, puis explosaient sur la ville. Véra n'en avait jamais eu peur. Tapie dans la cave avec les autres, elle comptait les impacts par habitude et tentait sans passion d'évaluer les dégâts. Elle avait toujours connu la guerre, et maintenant Stojan n'était plus là pour lui parler d'un temps autre. Quand elle était encore enfant, il lui racontait les rues tranquilles, les pigeons roucoulant sur les places dans le bruissement des fontaines, les passants flânant au crépuscule dans les avenues sans redouter les balles des tireurs. Mais il y avait longtemps que Stojan était mort.  

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Golem
Hubert Haddad  

Dans ses meilleurs jours, ma mère me racontait des histoires de revenants et de golems. Elle me disait que ni Birkenau, ni Dachau ou Bergen-Belsen n'étaient hantés parce que les morts ont besoin de repères et d'un peu de solitude pour revenir. Hanter un lieu, selon elle, est toujours une affaire personnelle ; il y faut des souvenirs, un fond d'intimité.

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Du grand Art
Tristan Félix  

C'est un pays d'ici, à la distance du geste qui invite à demeurer quelque instant sur le seuil ; sous la voûte de l'humble posture mais l'œil à ras de serpe.
C'est le pays des marches, où cambre, inquiet, le pied du pèlerin mis en garde par l'ombre aiguë de la sentinelle.
En ces confins le corps fait halte qui n'a de havre qu'en son sac de peau.

L'espace est suspendu, à portée de voix.

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Petites pièces pour voix seule
Yaël Cange  

Pour ça oui. Bon. M'excusez. J'avoue. Quoique ne regrettant rien. Puisqu'à la fin je dis : "la nuit", oui, je dis ! Autre chose je ne sais pas dire. Mais d'elle : de celle-là – m'en croire – j'y arrive un peu. C'est qu'elle lacère bien. N'est que de voir combien elle arrache vif. Elle. Le froid aussi. Et gel. Et sanglots même : plus grondements – que larmes – ou cris.

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L'ours et l'amateur des jardins
La Fontaine  

Certain Ours montagnard, Ours à demi léché,
Confiné par le sort dans un bois solitaire,
Nouveau Bellérophon vivait seul et caché.
Il fût devenu fou : la raison d'ordinaire
N'habite pas longtemps chez les gens séquestrés.
Il est bon de parler, et meilleur de se taire ;
Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés.
Nul animal n'avait affaire
Dans les lieux que l'Ours habitait :
Si bien que, tout Ours qu'il était,
Il vint à s'ennuyer de cette triste vie.

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Ainsi nuls ne vit si laide beste
Philippe Bonnefis  

Pour la mythologie, cependant, si la grande Ourse est la nymphe Callisto, la Petite en revanche n'est toujours que son chien. On sait la chose par Ovide – la chose et tout le détail de la chose. On sait que Jupiter, prenant la forme trompeuse de Diane, séduisit non seulement la nymphe Callisto qui était sa favorite, mais qu'il eut d'elle un fils nommé Arcas. On sait de même que c'est sur terre, ici-bas, qu'il transforma Callisto en ourse afin, pensait-il, de la soustraire ainsi à la colère de Diane. On sait encore, et ce n'est pas le moins étrange, que, s'il le fit, c'est sans rien deviner dans sa divine prescience de suites qui pourtant, à nous, humbles mortels, semblaient inévitables. Et sans prévoir notamment qu'il s'en faudrait de bien peu, une fois où il était à chasser, qu'Arcas ne tue sa propre mère.

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