N°8 : Sens

Éditorial

Ostinato
Estéria

François Richard

L'Obligée de ton souffle
Emmanuelle Favier

Introduction au journal de Mireille Havet
Claire Paulhan

Journal 1919-1925
Mireille Havet

Poésies
Armelle Leclercq

Récit de la grande expérience
Blaise Pascal

"Participer pour sentir", l'art de passer à l'acte
Bernard Stiegler

Lettre au grand Chef de Washington
Anonyme

Le combat insensé de Oui-Oui contre le Docteur No
Lucien Suel

Le cycle du Papyrus Harris 500
Traduction de Pascal Vernus

L'Écriture : un des sens de ma vie
Pierre Clavilier

La Quête du "sens"
Alain Laraby

Le Cantique des Cantiques
Traduction de Pascal Vernus

Sens : Cinq (un autoportrait)
Philippe Blondeau

Expression sensorielle et génèse des Sens chez les Inuit de l'Arctique canadien
Léa Hiram


Éditorial

Beaucoup, de prime abord l’ont saisi par le corps, par la sensualité. D’autres, pénétrés de la question du sens, ont cherché autour d’eux de multiples façons d’ancrer leur désir, de trouver une justification au fait d’exister dans les pratiques ancestrales de différentes cultures.   Certains disent simplement leur désarroi et le nôtre aussi.   Je me souviens du Cours de Linguistique Générale de Ferdinand de Sausurre où « l’immotivation » du signe raccourcissait considérablement notre angoisse à ce propos. Il y avait le signifiant et le signifié que l’usage arrimait d’un lien indestructible et la messe helvétique était dite.   Alors Jakobson, Hjemslev, Lacan, Benveniste survinrent et, tout d’abord nous retombâmes dans des abîmes de perplexité … de jubilation aussi.   Ce millénaire commence dans une très importante perte « d’individuation ». La question du sens doit se poser à nous. Il vaut mieux qu’elle se pose.   Sommes-nous devenus des prolétaires du sens totalement dénués de conscience de classe et allons-nous, de ce fait, dériver immanquablement vers une implosion de l’être jusqu’au fond de lui-même, immobile et muet d’avoir tant usé de communication fulgurante et figée ? Abstraction absolument réussie puisqu’elle conduit irrémédiablement au vide.   Nous faisons l’hypothèse que l’art, et singulièrement ici, la littérature, la poésie et l’écriture sont de nature à conduire à une aurore boréale.

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Ostinato
François Richard

Danse,
un éclat de durée,
un temps,
une langue sous la tempe

j’ai été si blanc que les sens aujourd’hui n’avancent qu’en immense

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Estéria
François Richard  

La touche d’encre à l’endroit où le stylo touche la feuille, c’est la Terre, que la main va déplacer. D s’échappe de la mince espace entre la bille et la feuille, de "l’instant" la résonance de l’ébat du Vide et de l’Infini au plein de chaque seconde. par le bruit du déplacement-frottement de la plume de l’aile.  

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L’Obligée de ton souffle
Emmanuelle Favier  

Le matin elle court sur les pierres en rugissant, à midi elle dévore les feuilles de palme marbrées qui couvrent sa demeure, le soir elle tue les étoiles en jetant de pleines poignées de cailloux, vêtue d’une longue robe dont les plis traînent sur le ciment gluant de chaleur.   L’été, elle assèche sa soif aux nèbles voraces Ou vogue, furieuse, dans l’oeil des marais salants.   Elle est un ciel d’orage. Elle est un golfe où l’on peut boire à longues gorgées silencieuses. Elle est une traînée de poudre qu’un vent disperse, Puis, sans doute, n’est rien plus que ce vent.

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Introduction au Journal de Mireille Havet
Claire Paulhan

… Ce qu’ils ignoraient, c’est que Mireille Havet rédigea, de 1913 à 1929, un extraordinaire et monstrueux Journal, dans lequel elle décrit avec lucidité sa “vie de damnation”, une vie de guet et d’attente, de songe et d’outrance, une vie aimantée par “son goût singulier” pour l’amour des femmes et les stupéfiants. Le fin critique Edmond Jaloux – évoquant sa brève existence e celles de Jacques Vaché, de Raymond Radiguet, de René Crevel, d’Emmanuel Faÿ et de Jacques Rigaut – les réunissait dans la même génération littéraire qui, décimée par la Première Guerre mondiale, et “refusant les conditions communes du monde, se jetèrent dans une aventure de caractère absolu, qui les conduisit à une mort précoce …
 

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Journal 1919 - 1925 : « Aller droit à l’enfer par le chemin même qui le fait oublier »
Mireille Havet  

Le [mardi] 25 mai [1920]. [Villefranche]

Ce temps me rend infernale.
Des désirs naissent en moi et s’épuisent immédiatement dans la plus souveraine déception.
Je suis plus orageuse que l’orage, plus sensuelle qu’un chat lunaire, plus méchante et brûlante que Satan.
Je m’ennuie et m’amuse des mêmes choses. La volupté me tourmente et m’attriste. La cocaïne ne me soulage pas. La chair et les caresses de mon amie me rendent dédaigneuse et morale.

… Ainsi, il ne nous suffit pas d’avoir déchiré le cœur de nos mères, rompu avec le mariage et l’amour, renoncé à gagner sa vie, accepté comme compagnon le scandale. Cette brèche faite en pleine société, en pleine ville (et qui permet soudain une vie privilégiée de fantaisie, d’échappement et d’incroyable indépendance, puisque la seule et momentanée préférence guide nos actions), je l’ai dit, ne nous suffit pas. Mais, tournant un visage de damné, baignant du côté de l’enfer un profil dévoré de curiosité, empoisonné de risque et d’audace, nous nous adressons à cet auxiliaire pharmaceutique, à ce microphone, l’opium nocturne comme une barque sur le lac de Venise, la cocaïne excitante et volubile qui décuple les images du cerveau, les brise, les précipite, les transforme.
La progression était naturelle. Il fallait en venir là. L'affamé goûte même au poison.   …

Villefranche. Le [mercredi] 16 avril [1924].

Le crépuscule blanc descend sur la mer où le spectre des montagnes navigue encore. Je m’en vais. Adieu Villefranche, flore du sud, pays des aloès, des oranges, des œillets, des casinos. Trois années déjà, j’ai laissé ici un peu de mon cœur. Et cette année, plus triste, peut-être plus lasse, vers le monde qui demande ma force, je m’en vais. Demain, comme au retour de Rome, enfermée dans la boîte de mes sleepings, à travers la France je remonterai avec Olga. Il est dur de penser que, si Paulette n’est pas avec nous, ce n’est pas qu’elle eût mieux à faire ou un contretemps, mais qu’elle est morte et que seul ce contretemps de la mort l’empêche de nous accompagner sous une forme visible. Trop de morts m’empêchent de me réjouir, leur pierre tombale déborde sur ma poitrine et coince ce cœur souvent si dur pour les vivants.

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Poésies
Armelle Leclercq

Flou
Enfance, délimitation du monde Inconnue : Croire qu’on peut marcher sur l’eau,
Qu’il suffit pour voler d’un vélo volant,
Prendre les toits de l’usine Michelin
Pour des toboggans,
Supposer que les chats griffent
Avec leurs moustaches pointues.

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Récit de la grande expérience
Blaise Pascal  

Mon cher lecteur. Le consentement universel des peuples et la foule des philosophes concourent à l’établissement de ce principe, que la nature souffrirait plutôt sa destruction propre que le moindre espace vide. Quelques esprits des plus élevés en ont pris un plus modéré : car, encore qu’ils aient cru que la nature a de l’horreur pour le vide, ils ont néanmoins estimé que cette répugnance avait des limites, et qu’elle pouvait être surmontée par quelque violence ; mais il ne s’est encore trouvé personne qui ait avancé ce troisième : que la nature n’a aucune répugnance pour le vide, qu’elle ne fait aucun effort pour l’éviter, et qu’elle l’admet sans peine et sans résistance.

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« Participer pour sentir », L’art de passer à l’acte
Bernard Stiegler  

J’appelle misère symbolique une situation sociale massivement caractérisée par le fait d’une perte de participation esthétique, celle-ci étant elle-même induite par le processus de perte d’individuation dont Simondon a formé le concept en analysant la situation du prolétaire : cette perte d’individuation résulte de la transformation par les machines et les appareils du monde du travail, à partir du XIXe siècle, et, aujourd’hui, du monde de tous les jours, en tant qu’il est devenu le monde de la consommation.

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Lettre au grand Chef de Washington
Anonyme  

Le grand Chef de Washington nous fait savoir qu’il voudrait acheter notre territoire. Le grand Chef nous envoie aussi des paroles d’amitié et de bonne volonté. C’est très amical de sa part, car nous savons qu’il n’a pas besoin de notre amitié. Mais nous allons réfléchir à son offre, car nous savons que si nous ne vendons pas nos terres, l’homme blanc viendra peut-être avec ses fusils pour prendre notre terre. Comment peut-on acheter ou vendre le ciel – ou la chaleur de la terre ? Nous ne pouvons nous représenter cela. Comment pouvez-vous nous acheter la fraîcheur de l’air et le scintillement de l’eau que nous ne possédons pas ?

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Le combat insensé de Oui-Oui contre Docteur No
Lucien Suel  

Hi nénés tsaristes papa étroitement amical ou riche
urgent qu’aille de l’eau ici

Les nuages prennent des formes de lapins ou de combinés stéréo, on entend grincer les persiennes, on boit de la bière faite à base d’eau de source, les bulles montent lentement vers le haut du verre, on n’oublie pas les poulets fermiers du Gers, les cucurbitacées (cornichons, concombres, courges, citrouilles …) n’absorbent pas la radioactivité, on est rassuré, on va dans le bon sens, on continue, de l’utérus au sépulcre la vie est belle, les fleurs sont jolies, on peut capter Arte sans problème.

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Le Cycle du Papyrus Harris 500Traduction de Pascal Vernus  

Ma raison n’a guère de complaisance à l’égard de l’amour que j’ai pour toi,
Mon petit chacal qui suscite le plaisir,
(Mais) ton ivresse, je ne peux y renoncer,
Dussé-je être traînée et frappée pour vivre en proscrite
Jusqu’au pays de Khor à coup de baguette et de bâton,
Jusqu’au pays de Koush à coup de nervures de palmier,
Jusqu’aux terres hautes à coup de cannes,
Jusqu’aux friches, poursuivie par les verges.
Je n’écouterai jamais leurs conseils
Au point d’abandonner celui que je désire.  

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L'Écriture : l'un des sens de ma vie
Pierre Clavilier  

L'écriture est cancer, me ronge sans cesse. Sens de mon existence. Sang rouge de mon être devenu lettres d'encre noire sur les cahiers de mes mémoires oubliées car j'écris bien pour me souvenir, de quoi au juste je l'ignore mais pour ne pas oublier mes mondes effacés et reculés. J'écris les sens délaissés. J'écris jour et nuit, nuit et jour. Je ne sais si j'ai raison, je connais à peine mes raisons.  

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La Quête du sens
Alain Laraby  

… L’humour sur soi-même est un extraordinaire élixir pour nous rajeunir. L’humour des autres ne l’est pas moins. Même provoqué involontairement, il nous pousse à réfléchir sur l’écart entre nos attentes et ce que nous proposons. Je vis un jour, dans un train, un homme d’une cinquantaine d’années, impeccablement habillé, qui époussetait avec un soin extrême la banquette qui lui était attribuée. Cinq minutes. Dix minutes. Soudain, il s’assoit et pose ses pieds sur la banquette d’en face en toute tranquillité. Je ne savais s’il fallait rire ou pleurer devant cette absence de réversibilité.

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Le Cantique des Cantiques
Quatrième Chant
 
L’AIMÉE

Je sommeille et mon cœur veille. Ah ! J’entends mon amant. Il frappe à la croisée :  

L’AMANT

Ouvre-moi ta clôture,
Ma palombe, ma sœur, mon amour excellent !
La rosée a mouillé toute ma chevelure ;
Mes boucles ne sont plus que des gouttes de nuit.  

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Sens : Cinq, Un autoportrait
Philippe Blondeau

I

Une fois encore
un bredouillement,
un rythme, un râle, un cri
- Je
m’entends de loin mais indistinct
comme une foule identique  le troupeau de mes ombres bêlant
dans la nuit qui m’escorte en plein jour
et moi-même derrière
bagage encombrant que je traîne
raclant l’asphalte
et publiquement commenté
radoté plutôt même
mais qu’importe
- Je
un bredouillement
une fois encore
un râle
- Je…

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Expressions sensorielles et genèse des Sens chez les Inuit de l’Arctique canadien
Léa Hiram  

Si le monde occidental perçoit des goûts et des odeurs, les Inuit de l’Arctique canadien ne font pas cette différence : « odeur » et « goût » sont issus d’un seul et même sens. En effet, en Inuktitut, le terme utilisé pour odeur est le même que pour goût : tipi/tipa. Cette confusion inuit de l’expérience olfactive avec la gustative souligne la relativité du monde sensoriel occidental, dans lequel prévalent les cinq sens que sont l’odorat, le goût, l’ouïe, la vue et le toucher.  

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