N°6 : Rien

Éditorial

Le rien est toujours rien
Sarane Alexandrian

Pages dérobées et restituées au rien
Didier Coureau

Sur le bord de l'échiquier
Joël Jégouzo

Rien du tout
Clalude Ber

Jean de l'Ombre
Gilles Aufray

Rien
Roland Barthes

Les pantois
Roland Fuentes

          

Nier comme rien
Isabelle Lartault

Un instant dans la ville
Olivier Targowla

Rien
Pierre Bettencourt



Éditorial
Rien, c’est peu de choses et souvent on cherche à l’amoindrir encore. Il y a au moins deux riens, celui qui est nul et l’autre. Ceux qui veulent remplacer les tableaux noirs et les craies des écoles par des écrans virtuels sont des adeptes du rien nullité puisqu’ils veulent croire que l’apprentissage de l’écriture et du calcul est un jeu, un amusement. On pourrait estimer que le mot « rien » manque singulièrement de substance. S’agit-il d’un même mot ? Lorsque les publicités commerciales, distribuées dans la rue, vous tentent en proposant de vous donner, par exemple, une pizza gratuite pour toute pizza achetée. On est pris de vertige, la vie serait donc si facile ? Accepteraient-ils de nous donner une demi pizza pour rien ? Ou bien de nous racheter la gratuite pour le prix de l’autre ce qui nous permettrait d’en racheter deux pour rien. Rien est donc quelque chose, malgré les facéties du siècle, les engouements de la Bourse pour des sociétés qui ne fabriquent rien mais valent beaucoup par le désir, la concupiscence qu’elles attisent. Ceci prouve à l’envi qu’une part significative de notre entourage social est fondée sur cette absence de substance-là, dont Sarrazine a choisi de retenir le thème. Il y a quelque chose de hargneux dans le rien, l’oubli … Le dire c’est déjà mieux. En tout cas rien n’est certainement pas égal à zéro.

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Le rien est toujours rien
Sarane Alexandrian

Flaubert écrivait dans une lettre du 16 janvier 1852 à Louise Colet : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien … un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut.» Il expliquait qu’un tel livre « se tiendrait de lui-même par la force interne de son style. » Évidemment, il y a des romanciers réalisant une œuvre de ce genre sans le vouloir. …

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Pages dérobées et restituées au rien
Didier Coureau

… Au commencement le rien évoque irrémédiablement l’absence, le cri ouvert du néant, l’appel vertigineux du gouffre. Rien comme une journée sans nouvelles reçues, comme dans le Journal de Cesare Pavese, vers la fin, les notations sur le rien se font plus pressantes … Ainsi, au jour du 22 mars1950 peut-on lire : Rien. Elle n’écrit pas un mot. Elle pourrait être morte (…). Rien de l’absence de l’autre, rien qui peut signifier la mort et laisse seul l’auteur face à son miroir écrit, à son propre silence au verbe raréfié. 27 mars 1950, le rien refait surface : « Rien. J’ai un charbon dans le corps, des braises sous la cendre. Oh C., pourquoi, pourquoi ? »

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Sur le bord de l'échiquier
Joël Jégouzo

C’était un matin, un soir … J’arrivais par là en voiture. C’était un jour gris de novembre. J’arrivais sur Saint-Nazaire. Tu vois cette route qui longe le cimetière ? … Il faudrait pouvoir la décrire méticuleusement, mètre par mètre, pour comprendre.
Et puis ce soir-là… cette lumière… un soir entre deux pluies, un soir gris de novembre. Tu vois cette lumière, juste entre deux pluies de novembre ? …

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Rien du tout
Claude Ber

parler de rien ne me dit rien qui vaille
et parler de tout  et de rien ne me dit rien
à moins que  dans ce jeu du tout ou rien, ou la mort sort à tous les coups, rien ne soit
encore le meilleur des moyens pour se sortir de tout avec rien
les mots, qui servent à tout et à rien, savent faire beaucoup de bruit pour rien et beaucoup
de rien avec tout

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Jean de l’ombre
Gilles Aufray

… C’est lui !
Vous ne l’avez jamais vu
et vous le voyez en me regardant !
Mais derrière ce masque, c’est une autre histoire,
c’est quelqu’un d’autre, c’est moi !
Je ne lui ressemble pas du tout, rien à voir avec ce que vous voyez !
Moi je suis …
Enfin j’étais …
C’est embêtant,
mais je ne sais pas de quoi j’ai l’air …

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Rien
Roland Barthes

Donc, il se passe : rien. Ce rien, cependant, il faut le dire. Comment dire : rien ? On se trouve ici devant un grand paradoxe d’écriture : rien ne peut se dire que rien ; rien est peut-être le seul mot de la langue qui n’admet aucune périphrase, aucune métaphore, aucun synonyme, aucun substitut ; car dire rien autrement que par son pur dénotant (le mot « rien »), c’est aussitôt remplir le rien, le démentir : tel Orphée qui perd Eurydice en se retournant vers elle, rien perd un peu de son sens, chaque fois qu’on l’énonce (qu’on le dé-nonce) …

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Les pantois
Roland Fuentes

En file indienne,comme les pièces dressées d’un jeu de dominos, l’interminable famille Pantois attendait. Ordonnés méticuleusement depuis l’aïeul au teint rosé de sa fraîche embolie jusqu’au plus minuscule des cadets, tous témoignent de leur passion héréditaire pour les chronologies. L’attente était patiente. Une docilité presque fataliste inclinait les têtes, qui vers ses propres semelles, qui vers les mollets de son prédécesseur. Lorsque les portes du Musée d’Histoire baillèrent, s’immobilisèrent, puis achevèrent leur rotation autour des gonds, toutes les narines Pantois frémirent, saisies jusqu’aux plus secrètes muqueuses par les émanations  centenaires  de vieux bois …

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Nier comme rien
Isabelle Lartault

…Tu ne dit rien ? Que veux-tu que je te dise ? Je n’en sais rien, c’est toi qui as dit que tu voulais me dire quelque chose. Je n’ai pas à dire. Pas à dire, ça ne veut rien dire. (Soupir) Ce matin, tu as dit que tu avais quelque chose à me dire et maintenant tu prends l’air de rien. Je n’ai pas dit ça. Tu nies me l’avoir dit ? Tu fais des histoires pour … Rien, c’est ça ? C’est ça, je fabule ! Mais enfin je n’y suis pour rien, c’est toi ce matin qui a dit … Ça n’avait pas d’importance, qu’est-ce que tu imagines ?

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Un instant dans la ville
Olivier Targowla

Cinq ou six personnes immobiles sur une portion de trottoir ne dépassant pas dix mètres autour d’un arrêt d’autobus.   Tous regardent le même point. Tous attendent le choc.   Est-ce parce qu’une jeune femme traverse la rue en diagonale sans se soucier du passage éventuel d’une voiture, comme si la rue lui était une sorte de jardin familier….

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Rien
Pierre Bettencourt


7. Opaque
« Un beau corps de femme est la meilleure lampe de chevet. Dormir à deux rend la nuit moins opaque. »

8. Orage
Le Tibétain, sans répondre, sortit sa trompe à appeler l’orage et nous fûmes copieusement mouillés sous de grands éclairs.

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