N°3 : Silence

Éditorial

Le rôdeur du seuil
Catherine Reider

La porte basse
Daniel Arsand

Hommage à Vladimir Jankélévitch
Présentation de Françoise Schwab

Le pavillon de l'horloge
Serge Filippini

Physionomie de Saints : Saint Joseph
Ernest Hello

Le silence du crocodile
Toni Casalonga

Le corps de l'identité absolue
Michel Houellebecq

En guidon de vélo
Lou Dubois

Le silence du silence
François Coupry

Vatistaire
Bertrand du Chambon                                                                                                                                          ► Pour commander ce numéro           
Cantique de Frère Soleil ou des Créatures
Saint François



Éditorial

Je lui avais téléphoné pour lui demander d’écrire quelque chose pour Sarrazine sur Ravensbrück où elle avait pasé de terribles années. D’abord elle n’a rien dit, puis sa voix a tremblé :  « Vous savez, je n’y connais rien en littérature, je ne sais pas écrire et d’ailleurs nous sommes presque toues mortes aujourd’hui, nous les filles de Ravensbrück. Cela n’intéressera personne. Non, je ne saurai pas vous savez … » Dans ses jeunes années, elle fut une figure de la Résistance. Elle fut dénoncée – elle sut par qui – puis déportée et rien qu’à l’évocation de cette lointaine délation je l’avais vue naguère, verser des larmes …   Silence sans lequel aucun souvenir ne revient, sans lequel aucune création n’est possible, sans lequel on ne saurait exister pleinement. Ce numéro Silence par l’évocation de la figure de Vladimir Jankélévitch ; à la mémoire des dix ans de sa disparition, est un plaidoyer tourné vers la vie, le calme, la rigueur et la paix. Il est dédié à tous ceux qui ne peuvent pas parler. Nos lecteurs voudront bien nous excuser d’être longtemps restés muets.

[ haut de page ]



Le rôdeur derrière le seuil
Catherine Reider

… Mes fautes n’ont rien de monumental ; j’ai trompé, j’ai été trompé, ce ne sont des secrets pour personne. D’ailleurs, un homme ne trompe jamais sa femme et je n’affirmerais pas non plus que lorsque, à la mort de ma femme, ma maîtresse de l’époque m’a plumé, tondu, laissé sans moyens, je n’affirmerais pas qu’elle m’ait vraiment trompé. J’étais atterré et j’ai sans doute voulu cette dépossession, tout en caressant peut-être l’espoir qu’elle s’occuperait de moi, après mon veuvage. J’étais perdu. Je commencerai par mon enterrement. J’avais quatre-vingt-douze ans ; je séjournais dans une maison de retraite où je passais une part de l’année…

[ haut de page ]



La porte basse
Daniel Arsand

… À la saison de passage, une sentinelle surveillait l’océan. La baleine repérée, on battait le tambourin. Les villageois accouraient vers les plages comme au pillage d’une cité. Antoine, ces jours-là, se mêlait à la foule. Une fois, un garde-côte l’enivra à l’eau-de-vie et le serra entre ses cuisses. D’un promontoire, Antoine voyait le harpon s’enfoncer dans le lard de la bête. Il collectionnait les os des grands cétacés …

[ haut de page ]



Hommage à Jankélevitch

La Mort (extrait) Silence mortel et divin silence, ils s’opposent l’un à l’autre comme indicible et ineffable : car sont les deux façons qu’à un mystère d’être inexprimable. (…) Dieu et la mort sont tous deux silence, et ils imposent leur silence au vacarme de l’homo loquax : dans le sanctuaire et devant le cadavre les bavards se taisent et le verbeux interrompt sa  conférence.   Debussy et le mystère de l’instant (extrait) Puisque l’alternance éternelle nous autorise à négliger la chronologie, commençons par le retour à l’inexistence. Un dernier flonflon, encore quelques soubresauts, un lambeau de fanfares, – et la musique de Fêtes, au lieu de finir glorieusement, se dissipe dans l’espace et la nuit ; Sirènes s’achève de même, non en apothéose, mais par effacement ; Nuages, surtout conclut dans un soupir, dans un suprême tressaillement, dans le souffle d’un souffle : quatre "p" ne suffisent pas à atténuer le frémissement surnaturel de ces archets, dont on se demande s’il provient encore d’un orchestre, ou d’un invisible bruit d’ailes dans la nuit…   Introduction F.S. … S’il travaille beaucoup, Jankélévitch le fait dans le bonheur. Il consacre beaucoup de temps à la musique, joue du piano, va au concert et au bal car il adore danser. Revenant de son premier séjour à Pontigny, il avoue avec lucidité son impatience juvénile : « Je sais que je suis trop violent, âpre, paradoxal et j’ai quitté Pontigny laissant à tous ces jupons savants qui m’avaient écouté une impression déplorable »… plus tard, dans beau texte empreint de nostalgie, il reconnaît « qu’il était un jeune Trissotin métaphysique qui avait débité à toute allure un propos auquel personne ne comprit rien … »

[ haut de page ]



Le pavillon de l’horloge
Serge Filippini

Un de ses admirateurs donna un jour à Roger Baumont mon roman sur les anges en l’assurant qu’il y trouverait de l’intérêt. Baumont avait lui – même publié chez Gallimard, dans les années cinquante, une fiction traitant du même sujet, et en effet il ne manqua pas d’être frappé – je devais l’être bientôt à mon tour – par les liens qui unissaient les deux ouvrages …

[ haut de page ]



Physionomie de Saints : Saint Joseph
Ernest Hello

Saint-Joseph, l’ombre du Père ! Celui sur qui l’ombre du Père tombait épaisse et profonde, Saint Joseph, l’homme du silence, celui de qui la parole approche à peine ! L’Évangile ne dit de lui que quelques mots : « C’était un homme juste ! » l’Évangile, si sobre de paroles, devient encore plus sobre quand il s’agit de Saint Joseph. On dirait que cet homme, enveloppé de silence, inspire le silence. Le silence de Saint Joseph fait le silence autour de Saint Joseph. Le silence est sa louange, son génie, son atmosphère. Là où il est, le silence règne.

[ haut de page ]



Le silence du crocodile
Toni Casalonga

Si le silence est l’image de Dieu, la preuve en est dans les espaces infinis dont la vision nous effraie et dont la raison nous protège. «Plutarque disait que le crocodile est l’image de Dieu en ce qu’il est le seul animal qui n’ait point de langue, car la raison divine n’a pas besoin de parole pour se manifester, mais avançant sur les chemins du silence, elle gouverne les choses mortelles selon l’équité.» (Marie-Madeleine Davy).

[ haut de page ]



Le corps de l’identité absolue
Michel Houellebecq

La maison du Seigneur est semblable a une taupinière ;
Il y a de nombreuses ouvertures,
Des galeries où le corps a de la peine à se glisser ;
Pourtant le centre est désespérément vide.

[ haut de page ]



En guidon de vélo
Lou Dubois

Pour tout décor, un guéridon de café cerclé de cuivre, une chaise Thonet numéro neuf, une boule de cuivre sur pied de fonte. Entre côté cour un garçon de café. Il a une chemise, un torchon en guise de tablier blanc comme ses gants, un gilet noir et une anthologique paire de moustaches en guidon de vélo …

[ haut de page ]



Le silence du silence
François Coupry

L’autre jour j’ai
rencontré le silence – comme ça.
Ce n’était pas un rêve, je longeais une rue russe quand
il apparut, maigre, manteau, béret et parapluie.
J’allai vers lui, la main tendue, lui demandant
comment
il allait, lui, mais il ne me répondit rien, bien sûr… ;

[ haut de page ]



Vatistaire
Bertrand du Chambon

… Car si ma ville connaissait le silence du rêve, elle bruissait aussi de ses oiseaux, de ses fleurs bavardes, de ses fêtes et des cris des dizaines de bayadères envaporées en légers voiles, ou des frémissements des trirèmes sur lesquelles peinaient des esclaves. Ma ville bruissait d’un bruit qui fut ma première musique …

haut de page ]



Cantique de Frère soleil ou des Créatures
Saint François

… Loué sois-Tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures
Et spécialement messire notre frère le soleil
Par qui tu donnes le jour et la lumière.

Il est beau, rayonnant, d’une grande splendeur
Et de toi, le Très Haut, il nous offre le symbole.

Loué sois-Tu, mon Seigneur, pour sœur
Lune et les étoiles
Dans le ciel tu les a formées, claires, précieuses et belles.

[ haut de page ]