N°2 : Maisons

Éditorial

Maisons
Alvaro Pacheco

L'Autre banquet
Stéphane Juranics

Les congés (extraits)
Jean Bodel

Les deux maisons
Jean-Jacques Langendorf

Résignation
Pierre Bergounioux

Bréviaire du Chaos (extraits)
Albert Caraco

La maison d'Adam et Eve
Claude Mettra

Le bonheur en miniature
Alain Buisine

Le savant ou les agréments, Entretien sur les Entretiens de Fontenelle
Alain Niderst et Alexis Philonenko

Maisons du ciel, maisons terrestres
Solange de Mailly-Nesle

                                                                                                                                                                              ► Pour commander ce numéro       

La Maison de campagne
Baronne Staffe

Adressez simplement : Gide de Cuverville
Patrick et Roman Wald Lasowski



Éditorial

Elle a toujours des murs, un toit, des fenêtres, une porte. Elle n’est pas nécessairement hermétique ou fermée. On y habite, on la quitte pour aller vivre ailleurs. Elle a un intérieur et un extérieur. On peut y revenir pour ne pas la quitter. On y demeure souvent. On y naît et on y meurt de moins en moins souvent. Elle est petite ou grande, vétuste ou magnifique. Elle est immeuble, château ou église. Elle est imaginaire. Quelqu’un ou quelque chose la rend immémoriale.   Les maisons sont souvent des lieux tragiques où des destins orphelins se nouent d’un manque irrévocable. Elles sont comme l’être, comme la simple existence.   Les maisons nous sont prêtées jusqu’à ce que nous leur apportions une substance nouvelle qui nous constituons de notre âme pour les habiter alors. La vie tend singulièrement vers la mort et la maison doit aller vers la vie. Dans ce combat incessant, les maisons nous sont en général retirées alors même qu’on les mérite enfin.   Sarrazine de mot en mot a choisi Maisons pour sa deuxième livraison. La qualité et le nombre des textes reçus sur ce thème disent assez sa richesse. Il eut légitimé un numéro double, mais nous avons voulu qu’il restât simple, accueillant et ouvert à la diversité.

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Maisons
Alvaro Pacheco  

Sans en avoir l’air
les maisons sont toujours l’intérieur ; dehors
tout est possible, colonnes doriques, capitées grecques,
façades byzantines ou, plus simple,
portes et fenêtres, argile et chaux, ou
le couloir funéraire troué sous la Troisième Dynastie,
des pieux soutenant la palissade contre le danger
ou une pierre marquant l’entrée de la caverne…

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L’Autre banquet
Stéphane Juranics

Sur la nappe mouillée de lune, une assiette reste pleine. Au réveillon d’étoiles, ce soir, tu ne dînes plus désormais. Tu n’offres plus à tes lèvres ni verre ni fourchette. Parmi les invités, nul encore ne le remarque ; et nul ne perçoit le mutisme où tu t’abîmes. Combien tu sembles ailleurs, pourtant. Hors de la véranda, de cette pièce embuée de paroles. Cette façon de te mettre à l’écart, tu l’as toujours eue…

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Les congés (extraits)
Jean Bodel

Détresse – en qui je puise matière
de mon poème –, enseigne-moi
ce dérivatif : y exposer mon triste état.
Car rien ne vaut que je mette ma pensée
au clou, pas même un mal rongeant mon corps,
puisque c’est Dieu qui l’a voulu.
& puisqu’il m’a donné le signal du dernier combat,
sans ruse et sans tours de gueux,
il est juste que je sollicite de chacun
un cadeau que personne ne peut me refuser :
la permission de prendre congé, avant qu’on me bannisse,
car déjà, je crains de leur causer du tort.

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Les deux maisons
Jean-Jacques Langendorf

… Florentin-Achille se tourna dans la direcion du vent, huma l’air humide comme un chien qui prend possession de son territoire, puis se mit à arpenter le tertre. De sa poche, il sortit un croquis qu’il avait esquissé de cette maison telle qu’il l’imaginait ; quelque chose de simple, de solide, avec un grand toit, un bel escalier et des murs bien plantés. Il fit signe à M. Mouche de venir le rejoindre et de tracer avec sa bêche, sur le sol, les contours de sa nouvelle demeure. Oui, ici il disposerait sa chambre, et là, au sud, la vaste cuisine avec un salon attenant, puis les pièces pour son fils et pour les domestiques. Pendant que Mouche s’activait, il laissa glisser son regard vers le val. Près de l’étang la gentilhommière, à la tourelle râblée, aux puissants contreforts, aux étroites fenêtres, aux murs et aux toits brunâtres, évoquait un sanglier vautré dans son marigot…

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Résignation
Pierre Bergounioux

Une des pires détresses que je sache, c’est de voir tout ça entassé en bordure de route, avec la vieille poussière et les vieilles toiles d’araignée accumulées derrière, les cartons de biscuits, de T-shirts made in Taiwan ou de désherbant portant l’inscription manuscrite vaisselle ou rideaux ou factures ou chaussures ou papier, le petit meuble béant, sans ses tiroirs, dont on a serré à part la tablette de marbre enveloppée de laine, le piano qui porte des partitions oubliées, un portrait à plat dans son cadre, deux boîtes à chaussures où il y a sûrement d’autres papiers, plein de trucs encore qui traînent et l’inquiétante facilité avec laquelle on abandonnerait tout…  

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Bréviaire du Chaos (extraits)
Albert Caraco

Les villes, que nous habitons, sont les écoles de la mort, parce qu’elles sont inhumaines. Chacune est devenue le carrefour de la rumeur et du relent, chacune devenant un chaos d’édifices, où nous nous entassons par millions, en perdant nos raisons de vivre. Malheureux sans remède nous nous sentons bon gré mal gré engagés le long du labyrinthe de l’absurde et nous n’en sortirons que morts, car notre destinée est de multiplier toujours, à seule fin de périr innombrables. À chaque tour de roue, les villes, que nous habitons, avancent insensiblement l’une au-devant de l’autre, en aspirant à se confondre, c’est une marche au chaos absolu, dans la rumeur et le relent. À chaque tour de roue, le prix des terrains monte et dans le labyrinthe engloutissant l’espace libre, le revenu du placement élève, au jour le jour, un cent de murs. Car il est nécessaire que l’argent travaille et que les villes, que nous habitons, avancent, il est encore légitime qu’à chaque génération, leurs maisons doublent d’altitude et l’eau vînt-elle à leur manquer un jour sur deux. Les bâtisseurs n’aspirent qu’à se soustraire à la destinée, qu’ils nous préparent, en allant vivre à la campagne…

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La maison d’Adam et Eve
Claude Mettra

… Ainsi au premier matin Adam et Eve sont des créatures vouées à la danse, cette danse qui obséda si vivement Socrate et Nietzsche et à cause de laquelle l’un perdit la vie et l’autre la raison. Et c’est à cause de cette légèreté qu’Eve choisit le saule pour être l’arbre sauveur, l’arbre doué d’une merveilleuse qualité d’écoute. Je dis Eve parce que ce besoin de confidence, de partage est peut-être le premier signe qu’elle donne d’une féminité encore enfouie dans l’informulé. Elle devine avec une subtilité étrange que ce saule, qui est au commencement un simple osier, peut devenir arbre avec tout ce que le mot exprime de force, d’endurance, de pérennité tout en restant liane, c’est-à-dire sans connaître l’espèce de rigidité parfois irritante dont le chêne, le hêtre ou le sapin offrent l’exemple. Car Eve, en son jardin du Paradis, est une femme liane : elle a la souplesse, l’apparente fragilité, l’abandon au souffle du temps dont la branche de saule est l’image…

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Le Bonheur en miniature
Alain Buisine

… J’ai souvent rêvé de faire partie de cet aimable groupe de petites gens en partance pour de simples plaisirs. Et j’ai aussi rêver de rentrer, une fois l’excursion terminée, dans un de leurs modestes intérieurs au bord du canal ombragé. Dans les musées hollandais je peux passer des heures devant les vues urbaines des frères Berckheyde, Job et Gerrit, de Jan van des Heyden, de Thomas Wyck, de Claude de Jonck, de Van den Poel. J’aime l’extrême méticulosité de cette peinture architecturale, topographique, si détaillée, si minutieuse dans son exécution que certains maîtres peignaient, semble-t-il, une à une les briques des façades et les pierres pavant les places…

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Le Savant ou les Agréments, Entretien sur les Entretiens de Fontenelle
Alain Niderst, Alexis Philonenko  

… AP : Par conséquent, une nature très proche de l’homme. La nature est si simple et d’une épargne si extraordinaire, qu’elle convient à notre raison d’où – j’essaie de synthétiser ma remarque – dans ce système un effort pour harmoniser la nature et la raison. Il y a une convergence entre l’économie de la nature d’une part, et la modestie de la raison d’autre part. En ce sens, ces Entretiens doivent être, du point de vue du philosophe, remarqués et soulignés pour la très grande simplicité dans l’écriture, comme si l’écriture devait être le miroir de cet accord entre la nature et la raison.  
AN : Oui. Mais si la nature pratique l’épargne, elle aboutit à des résultats prodigieux. Avec quelques lois. C’est du Malebranche ?...

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Maisons du ciel, maisons terrestres
Solange de Mailly-Nesle  

Un thème de naissance nous montre comment un être a été « saisi » par le monde au travers  des archétypes communs à toute l’humanité, et dès lors comment il va vivre ces archétypes pour « saisir » à son tour le monde. Il individualise le langage de l’inconscient collectif ; il exprime la façon toute personnelle dont un être va vivre une symbolique ancestrale. En correspondant avec les douze signes du zodiaque, le thème natal comprend douze secteurs qui sont autant de demeures célestes où les Dieux planétaires interrogent l’être humain afin de transcender sa condition terrestre.

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La Maison de campagne
Baronne Staffe  

… La Maisonnette aux volets verts Elles deviennent rares les maisons selon Jean-Jacques. Et celles qui restent sont dédaignées. Il n’y a guère qu’un poète, un philosophe qui aimerait encore y vivre, qui comprendrait son charme intime, qui, entre ses murs étroits, voudrait y resserrer tout son bonheur, avec une femme et des enfants aimés, ou en prenant pour compagnes la poésie et la méditation…

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Adressez simplement : Gide de Cuverville
Patrick et Roman Wald Lasowski

… « Il y a des habitations merveilleuses ; dans chacune je n’ai voulu longtemps demeurer. Peur des portes qui se referment, des traquenards. Cellules qui se reclosent sur de l’esprit. La vie nomade est celle des bergers ». C’est pour s’évader de la Normandie, de ses bocages jalousement refermés sur leurs possessions, que Gide a écrit Les Nourritures terrestres, partageant la vie des bergers, rêvant leurs habitations poreuses à la lumière, leur « maison roulante, voyageuse, transparente à toutes les faveurs du Midi, « comme un abri ouvert dansle grand paysage, sur le ciel et la nuit, l’étendue sans fin du désert. C’est pour échapper à l’enfermement de tous ces endroits – que limitent murs, portes et fenêtres –, qu’il écrit "L’immoraliste" et "Les Faux-Monnayeurs", le "Retour de l’enfant prodigue" où s’exprime toute la complexité de son rapport avec les lieux habités.  

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