N°1 : Écartelé

Éditorial

Un vieux supplice
Gabriel de Serène

Une patrie d’apatrides
Marcel Moreau

L’Écartelé de la foi
Pierre Gibert s.j.

Les Négriers Jaunes
Pierre Bettencourt

Extrait des «Mémoires»
Casanova

Robert François Damiens, l'Écartelé
Archives

Les crieurs d’âmes
Jacqueline Merville

On me piétine sans fin
Fragments de «Stridences»
Yaël Cange

Du blason à l’échafaud
Michel Pastoureau

Le geste du Dandy
Patrick et Roman Wald Lasowski

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Éditorial

Écartelés, nous sommes à l’orée d’un pas décisif de notre Histoire où la simple notion de nation qui prévalait jusqu’alors se verra concurrencée par une identité nouvelle qui ne date pas d’hier. Notre plus ardent devoir, notre exigence à nous Français de France et d’Europe sera désormais de faire langue de tout bois. Il nous fallait défendre, illustrer, faire vivre la langue française dans sa spécificité non pas par irrespect ou ignorance des autres langues mais par amour bien vécu de la nôtre.

Nous avons fondé Sarrazine dans le but de publier des textes d’auteurs français, francophones ou écrivant en français avec un souci de qualité et de rigueur, ce qui ne veut pas forcément dire d’austérité, quoique…

Notre idée est que chaque numéro de Sarrazine ait pour titre un mot et que toutes les contributions aient un rapport direct ou indirect mais constant, réel et fort avec ce mot. Nous contactons des écrivains et des artistes pour qu’ils fassent œuvre originale, pour les inciter à la création. Sans nous interdire pour autant de publier des textes ou des illustrations plus anciennes si celles-ci nous semblent éclairer le mot choisi de manière originale.

Notre démarche vise à permettre l’expression de sensibilités et de courants littéraires ou intellectuels variés, non restrictifs, autour d’un mot qui rassemble mais n’enferme pas.C’est ce «concept» que la revue Sarrazine décline.

Pour le premier numéro nous avons choisi le mot "écartelé" dont on verra ici qu’il se compose de multiples facettes.

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Un vieux supplice (extrait)
Gabriel de Serène

Longtemps, j’ai souhaité que les mondes organisés disparaissent à tout jamais. Il suffit parfois d’un geste, d’un silence éprouvé au milieu du fatras des choses dites, lues ou entendues avec ce sentiment complexe qui nous assaille alors : la vie vaudrait tant pour ces riens démultipliés qui sont, et ne sont pas, notre poésie des complications quotidiennes….

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Une patrie d’apatrides
Marcel Moreau

Il s’en passe des choses, dans l’esprit où la Raison, depuis toujours, ne fait que de brèves apparitions, n’y étant invitée que comme figure ancillaire, chargée de remettre en pace, ici et là, quelques idées, après dévastation. Il s’en passe des choses, dans l‘esprit qui ne s’appuie ni sur la bienveillance de Dieu, ni sur la mémoire des hommes...

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L’écartelé de la foi
Pierre Gilbert s.j.

Pourquoi l’image de l’étoile s’imposa-t-elle un jour à moi, non pour sa forme rayonnante ou sa luminescence consacrant quelque gloire humaine, mais pour la sensation d’écartèlement qu’évoquaient ses pointes irrémédiablement opposées malgré la densité du prisme d’où elles paraissaient éclater ?
« Tout royaume divisé contre lui-même périra… »
Le constat du Christ se défendant par là d’expulser les démons au nom des démons ne pouvait me faire oublier qu’il était venu apporter le glaive sur la terre, opposant « l’homme à son père, la fille à sa mère et la belle-fille à la belle-mère… » (Mt 10,35)…

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Les Négriers Jaunes
Pierre Bettencourt

Chapitre un

À l’aide de cormorans qu’ils ont dressés, les Négriers Jaunes envoient régulièrement de grands troupeaux de femmes chez les Chuinches, pour les vendre. Il s’agit de traverser tout le désert d’Obi sous une chaleur accablante, pendant quarante jours. Les femmes traînent, les cormorans piquent les femmes aux fesses. Qui pour la plupart meurent en route.
Arrive à Muchachen, capitale des Chuinches sur le fleuve Obosque, un troupeau de cormorans gardé par quelques femmes. Qui les vendent à prix d’or sur le marché aux poissons. Elles-mêmes trop maigres pour attirer qui que ce soit, ne trouvent pas preneur et rentrent chez les Négriers Jaunes, montés sur des chameaux. Riches, mais déprimées…

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Extrait des « Mémoires »
Casanova

Le 28 mars, jour du martyre de Damiens, j’allai de bonne heure prendre les dames chez la Lambertini, et comme ma voiture nous contenait à peine, je pris sans difficulté ma charmante amie sur mes genoux et nous nous rendîmes ainsi à la place de Grève. Les trois dames, se serrant tant qu’elles purent, se placèrent de leur mieux sur le devant de la fenêtre, se tenant inclinées, en s’appuyant sur leurs bras pour ne pas nous empêcher de voir par-dessus leurs têtes.

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Robert François Damiens, l'Écartelé
Archives

Enfin on l’écartela. Cette dernière opération fut très longue, parce que les chevaux dont on se servait n’étaient pas accoutumés à tirer : en sorte qu’au lieu de quatre, il en fallut mettre six ; et cela ne suffisant pas encore, on fut obligé pour démembrer les cuisses du malheureux, de lui couper les nerfs et de lui hacher les jointures…

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Les Crieurs d’âmes
Jaqueline Merville

… Mon geste n’a rien d’une tentative de désenvoûtement. Il y a des lueurs incandescentes sous l’instrument dont je me sers. La peau fine et souple lentement se fend. L’outil passe entre les seins. Une adroite et plus que mortelle opération sur ma chair…

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On me piétine sans fin Yaël Cange

Quelqu’un meurt-il, ici. Mi-rognure. Mi-spectre ? Plus la force. Dire – sauf pour dire en ce cas – sans pouvoir m’en rassasier – l’étranglement : moi,-si atteinte, et malgré qu’entraînée, non, exténuée à souffrir – cédant aux larmes.

À vouloir rentrer dans mon corps , ce qui m’advient est cette peur. Un sentiment de rupture interne. L’évidence de mon infirmité, seule – me happe.

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Du blason à l’échafaud
Michel Pastoureau

… Ce qui est remarquable dans l’écartèlement héraldique c’est qu’il n’est en rien une fracture, une division ou un démembrement, comme dans le cas du supplice homonyme. Bien au contraire, pour la langue du blason écarteler est toujours signe d’alliance, de rassemblement, d’association…

… Le corps animal, en revanche, peut être traité différemment du corps humain. Les procès d’animaux, qui se multiplient dans toute l’Europe à partir de la fin du XIIIème siècle, ont donné lieu à de nombreux cas de décapitation ou d’éartèlement, souvent associés à d’autres châtiments. Les trois quarts au moins des animaux ainsi suppliciés sont des porcs…

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Le Geste du dandy
Patrick et Roman Wald Lasowski

… Comme Barbey d’Aurevilly  lui-même passe, semant la passion, l’ironie, la pensée, écartant la foule hostile d’un geste brusque, dandy qui se fraye un chemin au milieu des opinions utilitaires du siècle, asservies à la loi du nombre, enveloppées dans sa limousine de bergers bas-normands doublée de velours rouge et de soie écarlate. Lui qui, en effet, a quitté son père – « planté et solide comme un chêne dans la terre natale » – pour vivre à Paris, pour s’en aller au loin, « tête inquiète, courant follement après ce vent, dont parle l’Écriture, et qui passe, hélas ! à travers les doigts de la main de l’homme, également partout ». Mais si Barbey d’Aurevilly – « et non d’Aurévilly – Otez… cet accent aigu qui fait gasconner mon nom ! » – revient, en 1856, à sa Normandie natale, c’est pour se dévouer au vent qui brouille les pistes et souffle la lanterne au début de chacun de ses récits…

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